mercredi 30 avril 2008

Episode 16

Je dus m’assoupir vu que je constatai que mon billet fut composté par le contrôleur sans que je ne le remarque. Au dehors la nuit commençait à tomber et le ciel de gris avait viré à un bleu sombre. Tout semblait d’huile, les collines au loin se distinguaient à peine de l’horizon, comme si ce fut un océan gelé dans ses mouvements qui représentaient mon champ de vision. Le bruit assourdi de la mécanique ronronnait, les raccords des rails gommés par les suspensions. Je m’étirai en baillant, heureux d’être assis là à attendre l’arrivée en gare de Ranetta. J’avais soif de repos, soif de revoir ma ville, mes rues, ma cour de récréation de l’école primaire. Je m’installai alors pour mieux voir au dehors, coudes sur le bord de la fenêtre qu’on avait fermée pour moi, le visage presque collé à la vitre tout comme je le faisais étant gamin. J’adorais voir les arbres défiler, passer à toute vitesse dans les gares et espérer compter les fenêtres des bâtiments. Quel changement entre ce monde mécanisé et cette nature à peine violée ! Je vus des champs fauchés pour l’hiver à perte de vue, des vergers aux feuilles tombant en préparation de l’hiver, et ces serres bâties pour protéger la récolte de fleurs multicolores. Nous longeâmes un long moment une petite rivière qui serpentait aux pieds du ballast. Vu d’en haut, on aurait pu croire que mon train roulait directement sur le liquide ou que nous volions au-dessus comme par magie.
Certains villages se distinguaient des autres par la présence d’un bâtiment plus haut que les autres, probablement un clocher ou une mairie plus orgueilleuse que de raison. Les fenêtres s’éclairaient une à une, chandelles et lampes devaient sûrement se poser sur les tables pour le dîner. Je me rendis alors compte que, moi aussi j’avais faim et que je n’avais pas prévu de provisions. Je pris le parti de me retenir d’acheter quelque chose au wagon restaurant, j’avais tellement d’argent que je voulais le donner à mes parents. Ils avaient tant faits pour moi ! Malgré de piètres résultats à l’école, dus autant à mon manque de travail qu’à des difficultés d’apprentissage, ils furent systématiquement moteurs dans mon éducation. Pour eux j’avais un avenir autrement plus radieux que mineur ou simple mécanicien. « Un de plus ça ne sert à rien ! » disait souvent papa en voyant des immigrants arriver en ville et repartir sans avoir trouvé d’emploi. Ce n’était pas du racisme, c’était un constat qu’il trouvait affligeant : nous avions déjà du mal à fournir du travail à tout le monde, donc à ses yeux il était inconcevable d’en fournir à des étrangers. Jamais il ne m’enseigna quoi que ce soit de mauvais, tout juste eut-il parfois la mauvaise tendance à tâter de la dive bouteille… Enfin, c’était une maladie commune à tous ceux qui travaillaient aux puits. Maman elle faisait souvent de la couture, des retouches pour « ajouter du beurre dans les légumes » et ainsi nous permettre un peu de superflu. J’appris énormément de mes parents, dont quelques vertus qui me sauvèrent la vie plus d’une fois. Respect et tolérance furent à leurs yeux les seules choses nécessaires l’existence. Jamais ils n’eurent à avoir honte d’eux, pas plus que je ne fis quoi que ce soit qui put leur faire honte.
Que de souvenirs, que l’école était loin déjà ! Quand je me décidai à reprendre mes études en main je pus alors avoir un niveau acceptable en entrant au collège de la ville. Bâtisse unique, les cours étaient mixtes non par choix mais simplement par manque d’enseignants. J’y appris mathématique, lettre et sciences avec facilité. Avec le recul je pense que le niveau était de piètre qualité tant il fallait que nous fassions de la place pour les classes suivantes. Enfin bon, j’étais déjà fasciné par les grosses pompes de drainage des mines, par ces bielles gigantesques ne s’arrêtant jamais, et par ces havages démesurés qui me laissaient sidérés. C’est peu à peu l’idée qui germa en moi : prendre le chemin de la capitale, entrer dans la légendaire STEAM et ainsi décrocher un diplôme de vaporiste. Il y avait bien une université aujourd’hui disparue à Ranetta, mais je ne croyais pas qu’elle aurait pu me donner un niveau équivalent à celle de la faculté nationale. Somme toute, tout me menait à Varia, tout concourut à faire de moi un aspirant puis un élève.

Le train entra dans la cinquième gare du trajet, Tombeim. C’était un de ces bourgs sans prétention avec un bras de mer pour seule activité. Le port, quelques quais pour décharger des marchandises, et puis encore et toujours cette forêt de cheminées. Depuis l’avènement de la vapeur et la révolution industrielle qui s’en suivit toutes les régions du monde connu se mirent à exploiter la puissance et la technologie de la vapeur. Ce fut un bond en avant, au moins autant que l’apparition de la marine à voile. Pourtant il y eut un immense revers à ce phénomène : le déboisement. Jusqu’à présent nul ne doutait de l’éternité des forêts, puis quand il fallut faire tourner les chaudières ce fut tout naturellement vers le bois que nous nous tournâmes. Les collines et autres forêts furent dévastées au point que certaines régions furent sinistrées à jamais. On parla de l’apparition de déserts autrefois luxuriants, du début de la famine pour certains villages privés du gibier et des ressources enfouies dans ces inextricables bocages. Malgré la nuit sans lune je pus voir les dites étendues dénudées où même les souches avaient été extraites pour être brûlées dans les fourneaux. Quel gâchis, heureusement que le charbon fut mis rapidement à l’honneur, mais cela engendra alors d’autres désastres humains.
Je songeai alors aux mines de fer et à l’extraction de cette roche noire. Des armées entières d’ouvriers furent mises au travail pour extraire le charbon, et on ne compta plus les accidents, coups de grisous, inondations des galeries, effondrements par irrespect des règles élémentaires de sécurité. L’armée mit alors à disposition des techniciens, des vaporistes et même des artificiers pour assainir la situation. Seulement, bien des régions n’acceptèrent pas l’ingérence militaire dans les affaires civiles Quoi de plus normal ? Déjà que les libertés individuelles étaient parfois peu évidentes, cela devenait à leurs yeux intolérables. On parla de révoltes matées dans le sang, de l’envoi de troupes pour instaurer la loi martiale, et j’eus à l’estomac une boule et un goût amer dans la bouche Serais-je, moi aussi, envoyé pour reprendre le contrôle d’une région ? Je ne comptais pas tirer sur des frères, des gens cherchant juste à vivre dignement…

Perdu dans mes pensées je m’assoupis à nouveau, sans manquer de demander à une femme entrée dans le compartiment lors de l’arrêt de me secouer à chaque station, ou du moins de demander au contrôleur de le faire. A cet effet elle m’informa qu’il suffisait de prendre le bout de carton bloqué au milieu de la porte du compartiment et d’y écrire sa gare d’arrivée. J’y mis mon nom ainsi que « RANETTA » en capitales pour être sûr d’être lisible. J’avais pourtant amélioré notablement mon écriture ces trois derniers mois, mais on est jamais à l’abri d’une erreur…

mardi 29 avril 2008

Episode 15

Dès les portes du bureau passées je pris le chemin de ma chambre, remis de l’ordre, préparai mon paquetage et fis ma valise. Il était temps que je retourne voir mes parents et leur annoncer la bonne nouvelle. Avant cela, je me rendis à l’accueil des élèves et demandai à voir Térésa pour la saluer. Elle se doutait bien que j’allais prendre ces quelques jours de repos mérités mais ignorait probablement que j’allais repartir à la maison. De toute façon je pouvais aussi bien n’y rester que quelques jours puis revenir en avance, et passer du temps en sa compagnie. C’était aussi une bonne option pour revoir Wicca et son père, bien qu’il m’ait fait comprendre sa désapprobation. J’avais choisi, ce choix me convenait, alors, les conseils d’un « vieux »… On manda un fonctionnaire pour l’informer à la pause que je l’attendais ici. Entre-temps je pus prendre un café, fumer quelques cigarettes, restituer mes affaires et réfléchir à ce que je pourrais rapporter de la capitale. Des souvenirs ? Cartes postales, potiches quelconques, les fameuses premières photographies qui commençaient à pulluler ? Non, une boîte de chocolats ? Maman adorait ça et mon père, malgré son indifférence pour les sucreries ne résistait pas au goût du cacao. Il faut dire que c’était une denrée rare, rationnée et qui plus est absente des régions peu riches. Lorsque je fis mon résumé sur mes plans à Térésa, celle-ci prit son plus beau sourire, me fit une douce bise et me fit comprendre qu’elle attendrait mon retour avec impatience. Je l’enlaçai, lui dit qu’elle me manquerait énormément, puis je pris le chemin de la gare.

Toutes les gares du monde sont les mêmes, elles sont encerclées de services et commerces qui apparemment n’ont rien à faire ici mais qui finalement profitent des voyageurs qui, étrangement, ont toujours besoin de quelque chose. Depuis le tabac qui fait l’angle jusqu’au vendeur de chemises déjà repassées et amidonnées, tout était disponible pour peu qu’on y mette le prix. Plus loin, dans les rues attenantes se tenait le commerce pour les petites gens, ces tréteaux sur lesquels s’empilaient fruits, légumes et boissons à bas prix. Je vis défiler sous mes yeux les somptueuses vitrines décorées : les robes amples et dentelées à la dernière mode, les chaussures de grande classe au cuir étincelant de vernis, ces couleurs bariolées des textiles d’un tailleur à façon, et puis toutes ces boutiques où l’on sentait la nourriture finement préparée s’alanguir dans vos papilles. Je pénétrai dans une épicerie « fine » (c’était écrit dessus), m’enquis du prix des chocolats et pris le temps de les choisir avec soin. Tout autour de moi je vis bien des marchandises qui m’étaient inconnues : des fruits provenant de pays lointains, des noms d’épices étiquetées sur de toutes petites boîtes en fer blanc, et là-bas des bouteilles de vins fins dont le prix aurait fait frémir n’importe quel ouvrier. Au cours du Lieng (notre ancienne monnaie), les douze pièces de chocolat valaient alors soixante Liengs. C’était une sacrée somme, à comparer avec un repas complet qui n’en valait que trente dans une échoppe sans prétention, et au salaire d’un ouvrier peu qualifié plafonnant à 180 Liengs la semaine. J’avais les quelques billets laissés par la STEAM pour félicitation, en tirai quelques billets bleus et payai la boîte sans regret. Le plus dur serait de ne pas craquer et de dévorer le précieux cadeau. Je demandai alors de l’emballer sérieusement avec rubans et carte qui vont bien, de sorte à ce que gâcher l’emballage me soit trop pénible pour céder à la tentation. Je pus enfin ressortir, heureux de savourer le sourire que m’offriraient mes parents à mon arrivée. Qu’est-ce qu’ils seraient surpris de me voir ! J’avais maigri, m’étais renforcé et déterminé comme jamais. La force de la jeune je suppose…

On ne me fit aucune remarque lorsque je demandai mon billet de train, d’autant plus quand on me demanda si je disposais d’une carte quelconque, ou si j’étais militaire. Montrer mon collier fut suffisant pour avoir un tarif défiant toute concurrence, soit à peine 15 Liengs… et dire que j’avais payé ça dix fois le prix à l’aller ! Revoir Ranetta, revoir mes parents, ça me chauffait le sang ! Le train partait d’ici une heure environ, j’avais donc le temps d’errer dans la gare et les environs. Billet en poche je sortis par la droite de la gare, une de ces sorties dérobées par lesquelles l’on n’entre jamais. La porte semblait s’être perdue dans la façade de la bâtisse tant cette issue était minuscule en proportion. J’aurais pu passer devant sans la remarquer si ce n’est qu’elle était mentionnée par un panneau indiquant la gare centrale. Face à moi je reconnus alors ces quartiers dont personne ne voulait réellement parler. A chaque fois que j’avais fait mention de ce que j’avais vu dans le trolley, on me demandait de garder le silence et l’on passait à autre chose. Là, vu la situation de la gare en hauteur par rapport à ces bâtisses, je pus alors voir l’étendue de cette zone. On aurait dit qu’un immense pinceau avait enduit des immeubles entiers d’une suie grasse et luisante. Partout perçaient des cheminées vomissant une fumée d’un noir d’encre, autour d’elles chacun semblait être une fourmi se hâtant à faire fonctionner l’ensemble. Certains bâtiments rougeoyaient par leurs fenêtres, ils contenaient sûrement une forge ou un métier y ayant trait. Ces maisons là avaient les cheminées les plus sombres, elles crachaient même des braises tant la chaleur devait y être intense. Ce qui me reprit à la gorge c’est la sensation de perdition dans ce coin ci de la ville, en opposition à la luminosité de la STEAM. Finalement j’avais vécu dans un cocon douillet et rétrospectivement je me sentis alors chanceux et misérable à la fois.
Je pris quelques rues en prenant soin de ne pas me perdre. J’observai l’heure sur les pendules murales disséminées dans la ville, je ne devais surtout par manquer mon expresse. Ca et là je vis des bouges emplis d’hommes accoudés au comptoir, ivres, fatigués, au regard vide. Tous subissaient les effets de la crise, cette absence de marché avec nos pays voisins pour qui nous étions devenus de vrais dangers. Depuis des années la politique militariste de notre état les avait peu à peu incités à ne plus investir chez nous, et tant l’industrie lourde de l’acier que les machines à vapeur commençaient sérieusement à en pâtir. Depuis quelques temps l’on pouvait voir des colonnes de chômeurs en quête d’un emploi quel qu’il soit, tandis que d’autres se battaient pour maintenir une activité dans leur quartier. Je songeai alors à l’entreprise de Wicca qui devait sûrement se démener dans de pareilles difficultés. On m’avait parlé de tout ceci, mais comment dire, je n’étais pas éveillé ni à la politique ni à l’économie, et tout ce qui ne me touchait pas directement m’indifférait plus ou moins. J’étais un gosse, ce n’est pas une excuse mais cela faisait que je n’avais pas spécialement d’intérêt à chercher à comprendre. Ce qui me terrifia plus c’est la quantité de femmes et d’enfants réduits à la mendicité. Lorsque certains virent ma tenue propre et mon galure, ceux-ci tentèrent d’obtenir de moi une aumône. Je pus en satisfaire quelques uns à l’aide de ma monnaie, mais il y avait tant à faire ! Le regard de ces gens désespérés me fit faire demi-tour, triste et soudain inquiet pour l’avenir. Jusque là, ils n’existaient que derrière la fenêtre du trolley…
Je pus reprendre les rues, remonter sans encombre à la gare et m’installer sur le quai. Encore une bonne dizaine de minutes avant que l’express grandest soit en gare. Il desservait dix villes, dix interminables portions de voie. Pour ma part, je m’arrêtai à Ranetta, la huitième sur la ligne. J’entendis le sifflet de la machine percer le bruit des mécaniques, je vis le nuage de fumée l’accompagnant, et souffris au hurlement des freins se verrouillant de ses patins de fer.
Je pris ma place dans un compartiment, ouvris la fenêtre et regardai au dehors. Trois mois, toute une existence pour un enfant, un instant dans le monde, et une révolution pour moi. J’avais tellement travaillé mes examens que tout sembla se terminer en un instant, comme si les épreuves ne furent qu’une simple formalité quotidienne. A vrai dire, nous étions si conditionnés (je m’en rendis compte que bien plus tard) que la stupeur de la réussite ne m’atteint qu’à ce moment précis, à l’instant où le plein d’eau fut fait, le train prêt à partir et les portes des wagons verrouillés par les contrôleurs. Les roues patinèrent, le quai se mit à glisser derrière les glaces et je pus sentir pénétrer l’odeur âcre du charbon brûlé. J’étais seul dans un compartiment pour quatre… tant mieux, j’aurais le temps de me reposer et de réfléchir. J’étais tout de même parti en trombe tout comme j’étais arrivé à la STEAM. A croire que j'étais bien impulsif...

lundi 28 avril 2008

Episode 14

Etant donné l’obligation de nous lever aux aurores nous ne nous attardâmes pas à la taverne, et ce malgré le désir de se détendre. Cela faisait si longtemps que nous n’avions pas pris un véritable instant pour nous que ce fut un petit déchirement que de payer l’addition et de repasser le portail de la STEAM. Toutefois, ce fut un trajet agréable, la pluie avait cessée son tintamarre sur les toits d’ardoise, et puis je n’avais pas eu froid en la sentant pressée contre moi. Nous allions d’un pas léger, si léger que j’en fus difficilement libéré après m’être allongé. Nous étions entrés plus tôt que les autres, et puis pour Térésa la journée du lendemain était une journée ordinaire de cours et de formation, rien à voir avec la fin de mon trimestre. Je tentai de m’assoupir mais le sommeil ne m’offrit qu’une ou deux heures d’apaisement, juste assez pour pouvoir tenir debout le lendemain matin.
Aux aurores nous nous mîmes en position comme chaque jour depuis trois longs mois, comme chaque jour nous eûmes droit à l’appel, au comptage et à la vérification de notre position. Certains portaient les stigmates d’une nuit arrosée, d’autres d’un manque latent de sommeil. Bien entendu tous nous fîmes en sorte de ne pas laisser trop laisser paraître cette situation qui, de toute façon était probablement habituelle au moment de la sélection finale. Devant nous s’alignèrent alors les professeurs et le recteur de la STEAM qui nous avaient accueillis le premier jour, et le recteur s’avança, nous salua et se lança dans un court mais très explicite discours.

Aspirants de la STEAM,

De 800 vous êtes arrivés à moins de 300 et nous ne retiendrons que 100 élèves vaporistes. Parmi ceux recalés nous laisserons la possibilité aux 50 meilleurs de retenter l’examen dans exactement un mois. Les autres sont libérés sur le champ et ne pourront plus tenter l’admission. Nous avons ici une exigence d’excellence et malheureusement l’excellence ne pardonne pas l’échec.
Vous êtes conviés à venir voir votre résultat sur deux panneaux prévus à cet effet dans le gymnase. Le premier panneau liste les élèves reçus, le second ceux qui nous offrons la possibilité d’un rattrapage. Tout aspirant dont le matricule est précédé d’un symbole devra se présenter au bureau des admissions pour un entretien complémentaire.
Je suis fier de voir que le niveau général, aux dires des examinateurs, reste très bon et même au-delà de nos exigences premières. Félicitations à toutes et à tous.

Tous les élèves admis auront le droit à dix jours de repos à compter d’aujourd’hui. Ils devront se présenter à leur officier d’insertion au premier jour ici même dans cette cour.
Dernier point : vous ne quitterez la STEAM qu’une fois votre uniforme et votre équipement restitués aux services de l’intendance. Tout objet perdu ou dégradé vous sera facturé.

Merci à tous.


Je tremblais. Mes mains s’agitaient, tant à cause de la fatigue que de l’angoisse. Pas facile de résister à une telle pression, un sur trois de choisi, une cinquantaine qui seront éventuellement repêchés et les autres recalés à jamais. Ca n’avait rien d’engageant, surtout que nous apprîmes que bien plus tard que sur les cinquante repêchés seuls quinze furent réellement admis. Quotas ? Résultats ? Jamais nous ne sûmes le fin mot de l’histoire, même en étant officier supérieur de l’armée. Ces choix furent de tout temps le secret le plus gardé de la faculté… Je suivis bien entendu le flot d’aspirants qui se jetèrent directement dans le gymnase. Au pas de course je remontai la liste dans l’espoir d’y voir le mien. Par un jeu étrange de l’ordre d’entrée ce fut le panneau des repêchés qui apparut en premier. Ceux qui se trouvèrent être sur cette liste semblèrent encore plus déçus que ceux purement et simplement recalés. En effet, cela signifiait surtout un mois de plus de travail intensif, un mois supplémentaire de stress et d’inquiétudes.
C’est lorsque je vis « 15-493-11 » sur le panneau des reçus que je pus souffler, excepté le fait qu’il était précédé d’un étrange blason rouge. Trois blason différents m’apparurent alors distinctement : un bleu, un rouge et un vert. Nous ne savions absolument pas à quoi correspondaient ces différents signes, et tout au plus une dizaine d’entre nous avaient ces symboles en regard de leur identifiant. Je fis donc ce que m’on avait dit, je pris le chemin de l’accueil, mentionna que j’avais un blason rouge et l’on m’orienta dans un vestibule. Solitaire, je restai là assis sur une chaise pendant un certain temps. Tout me sembla durer une éternité puis un jeune officier me fit entrer dans un bureau plus vaste. Face à moi un officier supérieur me fit signe de m’asseoir. L’homme en question portait, lui aussi, ce fameux blason rouge : un disque rouge avec dessus un canon noir surmonté d’un nuage blanc. Il me salua, et se présenta : Général de brigade Bockerville, premier bataillon de génie mécanisé. Je lui rendis dignement son salut en me présentant et m’enquis de la raison de ma convocation.
- Jeune homme, reprit-il, vous avez fait preuve d’une grande compétence d’un point de vue pratique, d’un pragmatisme fort intéressant et qui plus est d’initiative. L’accident de la chaudière n’est pas innocent à votre convocation ici. Sachez bien entendu qu’il n’est que peu acceptable de désobéir, excepté si l’ordre est insensé ou si une action interdite peut sauver des camarades. Ici, notre but est de concevoir puis faire fonctionner des machines comme le blindé que vous avez étudiés pendant ce trimestre. Vous serez donc affecté à la recherche et à la conception de véhicules améliorés dans ce domaine. C’est un honneur que l’on ne fait qu’à de rares jeunes premiers. Les autres sont affectés à une formation normale et feront l’honneur de servir dans les différents corps de notre armée. Il n’y a jamais assez de bons techniciens.
- Et… les blasons verts et bleus ? Demandai-je timidement.
- Les verts sont ceux affectés à la conception d’engins de transports terrestres. Le « train » si vous préférez. Ils font un travail similaire au nôtre, mais pour améliorer les camions et autres engins du genre. Les bleus eux… disons que les dirigeables devraient un jour disparaître si vous voyez ce que je veux dire. Seconde classe Barto Röner, je vous remets donc ce collier portant votre nom et matricule, ainsi que votre spécialité.
- Je suivrai les cours avec les autres ?
- Excepté certains aménagements pour pratiquer la formation complémentaire, oui. D’ailleurs, vous êtes tenu au secret de votre affectation ainsi que sur son contenu. Les autres élèves apprendront ce qu’ils ont à apprendre sur votre blason rouge, rien de plus que le nécessaire bien entendu. Au fait… bonne permission de dix jours ! Voici quelques billets pour « prendre du bon temps ».

Il se leva, me tendit une enveloppe contenant une coquette somme en espèce, me serra la main puis me salua au garde à vous. Je fus ensuite raccompagné à la sortie par le jeune aide de camp qui ferma la porte derrière moi.

Génie mécanisé. Quelle idée ! Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?

vendredi 25 avril 2008

Episode 13

Dernier jour, dernière épreuve. Nous n’avions aucune information sur le déroulement du test final et encore moins sur sa valeur. Tout juste savions nous qu’il déterminait tout le reste et qu’il était éliminatoire. La seule mention connue était « épreuve pratique sur machine », ce qui pouvait tout vouloir dire, et rien ne vouloir dire du tout. Comme à chaque début d’épreuve nous fûmes mis en lignes et en groupes, puis appelés à tour de rôle par nos examinateurs. Quand ce fut mon tour on me remit une mallette sombre étiquetée d’un numéro de série dont j’ignorais tout et l’on me demanda de suivre mes quatre professeurs. Je n’en connaissais aucun, tous étaient d’autres divisions. L’idée générale était sûrement d’éviter tout favoritisme. J’étais pour ma part très stressé, je suivais d’un pas lourd ces personnes qui avaient mon avenir entre leurs mains. Bien qu’il fit relativement froid je transpirais à grosses gouttes sous mon uniforme. L’angoisse, le dernier pas à franchir, le plus simple et le plus difficile. Pourtant je n’avais pas été plus mauvais que ça durant le trimestre et j’avais mis du cœur à l’ouvrage !
Nous passâmes sous des arcades pour rejoindre une aile qui m’était totalement inconnue. Tous les aspirants évitaient les zones réservées aux vrais étudiants, d’autant plus que l’organisation même du campus n’incitait pas au mélange. A chacun sa cantine, ses dortoirs, sa salle de pause… nous n’aurions pas même eu le loisir de tenter une incursion par chez eux sans y avoir été invités ! Comme tout se ressemblait ici, la chose qui me surprit fut tout de même la présence de nombreux blasons et drapeaux sur les façades. Chacun arborait une date, un évènement ou un lieu marquant de l’histoire des soldats sortis de la STEAM : telle victoire sur un champ de bataille lointain, tel vaporiste tombé héroïquement au front, tout exaltait la pensée commune et le respect de l’uniforme. C’était imposant et pesant à la fois, comme un arbre tombé sur une maison. La grande cour était cernée de grands troncs écimés, sûrement en prévision de l’hiver. Il n’y avait personne ici, tout juste remarquai-je la présence de quelques visages derrière les rideaux à peine entrebâillés. On nous épiait, nous les aspirants, future chair à canon et futurs serviteurs de la cause STEAM.

Nous entrâmes enfin dans une des bâtisses, suivîmes un couloir pour déboucher dans une pièce rectangulaire semblant avoir servie de chapelle. L’éclairage faible de lampes à gaz rendait le centre incroyablement sombre, comme si les murs brûlaient autour d’un trou sans fond. On me fit signe de m’approcher de cette zone obscure, puis l’on me dit d’attendre. Je tenais toujours la mallette par sa poignée quand une grande rampe de brûleurs s’alluma au-dessus de moi. Tous nous fûmes illuminés par cet équipement et je vis que j’étais dans une sorte d’amphithéâtre : assis en haut derrière des vitres mes quatre professeurs me parlaient fort pour que je puisse entendre leurs ordres. Tout d’abord ils me firent m’approcher d’une paillasse carrelée sur laquelle je posai ma mallette. J’ouvris l’objet pour y trouver un plan, des instructions ainsi qu’un carnet et un nécessaire d’écriture. L’épreuve était simple : suivre ce plan avec les pièces disposées dans des caisses laissées à cet effet au pied du meuble. C’était donc un jeu de construction minuté avec bien entendu un jugement sur l’usage des bons outils ainsi que le raisonnement sur l’ordre de montage. Pas question d’échouer !
Au bout d’une heure à peine j’avais bien entendu terminé, le tout tenant plus d’un jouet pour enfant qu’autre chose. C’était une réduction d’un des organes de la chaudière de notre principal cours de mécanique : le fameux blindé noir. Je reconnus sans peine la soupape que j’avais martelée quelques semaines auparavant et n’eus aucune peine à le mettre en place. Je levai la main pour signifier la fin du montage et les professeurs descendirent pour réapparaître par une porte dans le fond de la pièce. Ils vinrent observer de près la maquette, la manipulèrent sans ménagement et me posèrent quelques questions élémentaires sur quelle clé pour tel boulon ou pourquoi la pince à bec et non celle à crochet. J’obtempérai en identifiant mes interrogateurs par leurs grades respectifs. Beaucoup de gens pensent qu’il est difficile de reconnaître un soldat de par ses galons, c’est tout le contraire : en quelques jours vous apprenez à lire une carrière sur un uniforme aussi vite que l’on lirait un dossier militaire.

On ne me donna pas de note, on me rappela l’obligation de discrétion sur l’épreuve puis on me reconduisit à ma chambrée sous bonne garde. Je dus donc rester ici jusqu’à la fin de la matinée pour être certain de ne pas venir en aide à mes camarades. De la même manière nous déjeunâmes de manière décalée pour éviter toute tricherie et la journée se termina dans un gymnase, toujours sous les regards de militaires résolument décidés à empêcher la fuite d’informations. Nous fûmes si intimidés que nous ne parlâmes même pas entre nous de ce que nous avions eus à faire. Qu’importe, la cloche sonna pour la dernière fois sur ce trimestre et je fus ravi d’apprendre que les résultats seraient affichés dès le lendemain matin, à l’heure habituelle de l’appel. Je me souvins alors que Térésa m’avait invité à prendre un pot… pour discuter. Je n’avais pas été très gentil et encore moins compréhensif, et là il me fallait faire un effort. Comme je n’étais pas supposé aller dans ses quartiers (puisque la mixité n’existe pas), j’attendis patiemment dans une allée. Le colonel me croisa et me demanda si je comptais sortir pour fêter la fin des examens. Mentir aurait été pire que tout et lui avoua que je ne savais pas trop quoi faire. Il me sourit et me répondit avec bonhomie que les examens terminés je n’étais plus tenu d’être sanctionné… puisque je n’étais plus aspirant à la STEAM. Sa réponse me laisse inquiet : plus élève, donc recalé ? Tant pis ! J’en avais fini avec la discipline, fini avec ces maudits cours m’arrachant neurones et cheveux par poignées !

Térésa arriva peu après et m’attrapa par le bras. Je n’eus pas le temps de réagir que nous dévalions déjà le campus pour sortir. Elle savait que j’étais sanctionné, mais elle ne laissa apparaître aucune inquiétude à ce sujet. Alors, si personne ne s’inquiétait pourquoi l’aurais-je été ? Nous descendîmes dans un quartier populaire au sud de la ville. C’était un endroit couru par les étudiants de tous poils tant pour les tarifs abordables que pour le côté convivial des tavernes. Vu le temps il n’était plus possible de songer aux terrasses, alors nous entrâmes dans un de ces endroits où les volutes de fumée et l’odeur de bière rance vous prennent à la gorge. Basse de plafond, éclairée par des lampes mal réglées et munie d’un unique comptoir terni par le temps et l’alcool, nous prîmes place à une table faite dans un vieux tonneau et nous installâmes sur deux tonnelets en guise de tabourets. Je commandai deux bières qu’on aromatisa d’un sirop amer, et m’allumai une cigarette prise dans un paquet de papier froissé. Térésa scruta mon regard et me demanda d’abord quelques banalités sur les examens. Elle me raconta ses épreuves qui bizarrement ne correspondaient pas du tout aux miennes. Nous en vînmes à comparer nos choix techniques et l’on finît notre verre pour en recommander un autre.
Autour de nous d’autres STEAM faisaient la fête, chacun allant de son chant de victoire, de sa tristesse d’avoir sûrement échoué ou bien juste de quelques vantardises classiques chez les étudiants déjà validés. Nous les regardâmes en souriant comme si nous n’étions plus du tout concernés par tout cela. Soudain, alors que je rêvassais à l’avenir, Térésa me saisit la main et me fixa.
- Que comptes-tu faire à présent ?
- Je ne sais plus trop Térésa. Je dois réussir pour trouver un travail, et rester dans l’armée me plaît de plus en plus. Je m’y sens à l’aise, je trouve qu’on a un véritable esprit de corps… mais toi et moi c’est interdit.
-Et tu me sacrifies ? Murmura-t-elle sur un ton qui tenait plus de l’affirmation que de la question.
- Je n’ai pas envie de te sacrifier, pas plus que de sacrifier ma carrière. Tu me demandes de faire un choix qui n’en est pas un, je perds quelque chose dans les deux cas Térésa.
- Moi je prends le risque…
Et elle ne finit pas sa phrase et m’embrassa longuement, tendrement, chaleureusement sur les lèvres. Je n’avais encore jamais enlacé de fille de ma vie et encore moins embrassé ainsi. Cela avait un goût de fruit rouge et acide comme un citron à la fois. Je me laissai alors emporter par cette chaleur, cette émotion qui me fit battre le cœur à tout rompre. Je ne pus lui dire non, pas plus que je ne pus refuser un tel don de soi. Elle me plaisait, je lui plaisais et puis tant pis pour le règlement !

jeudi 24 avril 2008

Episode 12

Après cet incident mes contacts avec Térésa furent des plus froids : bonjour, au revoir, rien de plus rien de moins. J’ignorais si elle m’en voulait pour mes réponses ou bien pour les remontrances qu’elle avait dû probablement recevoir de la part tant du médecin que du professeur. J’avais agi inconsidérément en matraquant cette soupape et qui plus je n’avais pas obéi à un ordre, j’étais donc indéfendable. Certes, le moteur n’avait pas explosé et j’avais été le seul blessé léger, mais tout de même mon inconscience aurait pu m’envoyer dans la tombe. De toute façon les deux dernières périodes furent très difficiles : je me levai bien avant les autres et me retrouvai consigné dès le dîner terminé. J’en profitai donc pour étudier plus que jamais bien qu’il m’était difficile de rester en place à cause des bandages. Je devais tenir une position inconfortable pour que je ne repose pas mon bras sur le bureau, et ainsi il m’arriva plusieurs fois de souffrir d’une crampe des plus douloureuses. Somme toute j’étais encore plus solitaire qu’à mon arrivée : Térésa ne me parlait quasiment plus et je ne pouvais pas contacter Wicca avant la fin des examens. Que pouvait-elle penser de moi à cette heure ? Je ne l’avais pas trahie, mais tout de même, être muet de la sorte aurait de quoi froisser n’importe qui.

Il ne restait plus les derniers jours consacrés aux examens. Cinq journées, cinq épreuves théoriques et pratiques sous les regards acérés de nos pairs. Tous nous frémissions tant d’excitation que de peur. Nous forçâmes le rythme et discutâmes plus intensément que jamais pour nous refiler les petites astuces ou pour éclaircir les incompréhensions. Les chambres devirent de véritables amphithéâtres où le savoir se partageait à la criée, comme dans un marché où les produits étaient la connaissance et la technicité. Les nuits s’écourtèrent d’autant, sans compter l’incapacité chronique que j’avais de dominer mes craintes. Dormir ? Ca va pas la tête ? J’en faisais des cauchemars tant je me voyais échouer et revenir tout penaud à la maison. Je m’étais engagé, j’étais parti à la ville, j’avais tout planifié seul, je me devais de ne pas partir d’ici sans avoir au moins réussi quelque chose. L’orgueil est un sacré stimulant surtout quand la compétition se fait contre soi-même. C’est ainsi qu’à la veille du premier jour j’avais réduit mes nuits à environ quatre heures de sommeil effectif.

La semaine débuta sur une épreuve écrite validant nos connaissances générales. Ce fut donc une espèce de questionnaire comportant tant des points d’histoire que de géographie, un peu de mathématiques somme toute assez sommaires et des évaluations sur notre langue. Dix pages à noircir, dix pages sévèrement notées vu qu’elles comptaient non pour le cinquième mais pour le tiers de la note. La STEAM estimait en effet qu’un bon vaporiste se devait aussi d’être une personne cultivée capable de dispenser son savoir n’importe où dans le pays. Pour ma part le devoir fut une formalité car rien que j’y vis ne me sembla insurmontable. Grammaire, vocabulaire, histoire des guerres d’invasion, géographie du territoire… tout ceci était acquis et nous avions tous eu le droit à des examens intermédiaires pour réviser ces cours ci. En soi, le tiers des points était donc tout à fait abordable ! Au bout des six heures de devoir je pus donc rejoindre ma chambre pour me préparer à l’épreuve suivante qui elle n’avait rien d’aussi facile… Technologie et dessin appliqué. A elle seule elle éliminerait probablement beaucoup de vaporistes bons en pratique, mais insuffisamment préparés sur la théorie. Pourtant le sujet était plus que connu : les schémas hydrauliques. Il nous fallait donc remettre en ordre un plan incomplet alimentant une machine. Cela tenait d’abord à une analyse du fonctionnement et une identification des éléments, puis ensuite à compléter des parts entières de la cinématique. Là, je suppose que je ne fus pas trop mauvais puisque j’eus la moyenne sur ce devoir. C’était une excavatrice minière, et chose incroyable d’un modèle très proche de celles utilisées aux alentours de ma ville. Je n’eus donc aucune difficulté à m’imaginer la chose fonctionner et à recréer des mécanismes proches des originaux.
Le lendemain, troisième jour. Je commençai à sentir la grosse fatigue m’envahir, l’ultime effort à faire était là, mais j’étais bien au bout de mes dernières forces. L’épreuve portait sur les mathématiques industrielles, de celles qu’on emploie pour des calculs tels que pour la résistance des matériaux ou bien l’identification d’une flexion maximale autorisée. Torseurs, matrices et abaques furent le lot de ce test où chacun sembla être totalement perdu dans les calculs. J’observai la grande salle où les sections étaient regroupées : certains dévoraient leur crayon avec angoisse, d’autres le faisait traîner sur un brouillon avec une mine pleine d’expectative, les derniers comme moi s’acharnaient avec une gomme pour débarrasser ma prose des fautes que j’y avais semé avec désinvolture. Je ne pus me résoudre à laisser plusieurs exercices incomplets, bien que je fus pris par le temps. La sonnerie retentit et nous dûmes nous lever, plier nos copies et les déposer dans un panier prévu à cet effet. Les différents surveillants qui avaient scrutés la salle partirent avec les documents mis dans des plis scellés qu’ils apportèrent aux professeurs. Ce soir là je me jetai sur mon lit et m’endormis aussitôt. Tant pis pour les révisions me dis-je en fermant les yeux. J’étais exténué.
Quatrième jour… Epreuve orale individuelle. C’était en soi un jour de quasi repos. Nous passions un par un devant quatre professeurs choisis au hasard, et nous devions lire des plans techniques et leur expliquer concrètement le fonctionnement de l’équipement, analyser si tout était bien conçu et surtout si c’était une solution à préconiser. Pour ma part je pense avoir eu de la chance, le plan n’avait pas de faille majeure en dehors d’un poids probablement trop conséquent, et je ne balbutiai pas trop pendant ma description. Vu que je fus parmi les premiers examinés je pus reprendre le chemin de ma chambre pour y prendre un peu de repos.

En entrant dans la chambrée je vis Térésa assise sur le matelas, m’attendant sûrement pour prendre quelques nouvelles de l’épreuve du jour. Je m’approchai, elle se leva
- Alors… commença-t-elle en hésitant, ça s’est bien passé ?
- Pas trop mal répondis-je un peu penaud. Comment ça va ?
- Ca va.
- Tu as été punie ?
- Punie ? Non. Le colonel m’a fait quelques remarques mais il a trouvé que sur le fond je n’avais pas tort. Il s’est contenté de me rappeler mes devoirs de réserve… et d’éviter d’avoir une relation avec toi. Il a dit que c’était risqué.
- Et c’est pour ça que tu es si distante, coupais-je un peu en colère.
- Et toi tu es décidé peut-être ?! Demanda-t-elle visiblement en colère. Tu choisis la solitude et les études mais tu veux que ce soit moi qui me décide !
- Je n’ai pas dit ça ! Laisse moi au moins le temps de finir les premiers examens pour choisir !
- Choisir ? Entre elle et moi ? Dit-elle avec un regard interrogateur.
- Entre toi, la STEAM… et elle, murmurais-je avec tristesse. Je veux vous garder toutes les trois. Toi, Wicca, et la STEAM.
- La faculté passe en dernier ?
- Elle passera après toi, ça c’est sûr.
- Alors, demain soir après le dernier examen tu ne seras plus consigné. Allons en ville et nous en parlerons plus longuement. Je ne dois pas être vue ici. Tu comprends ?
- Oui Térésa… A demain.
- A demain Barto.

mercredi 23 avril 2008

Episode 11

Dès le lendemain je repris les cours avec en toute franchise une certaine appréhension à recroiser Térésa. Nous nous étions séparés sur une note plutôt désagréable et je pensais qu’elle m’en voulait pour mes atermoiements. Je ne fus donc pas très concentré pendant la manipulation des composants du blindé ce jour là, et je dois admettre que bien mal m’en prit. Jusque là tout s’était bien passé, nous avions tous fait preuve de prudence et de discernement lors du démontage de l’engin. Ceci dit, la férule de notre professeur nous suffisait à nous poser trois fois les bonnes questions avant d’agir. J’étais donc insuffisamment attentif lorsque nous remîmes en route la chaudière hors de la coque de la machine. Tout était remonté là, sur un support fait de poutres boulonnées entre elles, et nous devions observer chaque mouvement et comportement sur les manomètres pour être bien renseignés sur la santé du moteur. Le foyer rougeoyait de plus en plus, la pression augmentait graduellement et approchait le seul critiqué distingué par une zone rouge des plus visibles. Je me préoccupais d’une soupape de sûreté placée à la verticale de la cuve principale quand un collègue me fit remarquer que de son côté la pression était anormalement élevée. Du mien, le manomètre semblait indiquer une pression on ne peut plus normale, voire un peu faible. Je lui demandai de vérifier son étalonnage tandis que je revis une fois de plus l’étanchéité en versant de l’eau savonneuse sur les raccords. Pas de fuite, tout va bien.
C’est à ce moment précis que le professeur s’approcha, écouta le sifflement discret de certaines soudures, puis en les mouillant à l’aide d’une serpillière humide vérifia l’évaporation. Il se frottait le menton, dubitatif pour l’on ne savait quelle raison alors que nous étions satisfaits du résultat. Les axes d’entraînement des roues motrices tournaient très bien, vite, efficacement et sans grognement parasite. Du reste la fumée de combustion sortait d’une belle couleur grise, signe d’un brasier bien alimenté. Tout à coup je vis mon voisin paniquer en hurlant « Pression dans le rouge ! Coupez tout ! ». Médusé, je me tournai vers un des compteurs à aiguilles que j’avais observé l’instant d’avant : d’une pression légèrement faible l’aiguille sauta directement en bout de course et s’arrêtant sur la butée. Certains rivets de la cuve principale se mirent à suinter de la fumée, et deux ou trois furent expulsés par la pression. Pourtant, le régulateur pas plus que la moindre soupape de sécurité ne réagit au désastre. Le colonel Mardrek ordonna l’évacuation immédiate, chose rare de sa part. Moi, si vexé d’avoir échoué dans le montage je me suis alors saisi d’une massette et monta sur un tabouret. Je visai la virole principale afin d’évacuer le trop plein directement vers le ciel. Mes collègues avaient tout de même coupé l’arrivée principale d’eau, mais le contenu du circuit suffisait malheureusement à tout pulvériser. Je fis alors l’impensable, le geste fou qui aurait dû me coûter la vie : je frappai le régulateur droit à sa base en espérant le faire tourner à pleine vitesse pour qu’il ouvre sa soupape. Cela agit mais pas comme je l’escomptai : ce fut une véritable explosion, un geyser bouillant qui sauta sous mes yeux. J’eus le réflexe de me protéger du bras gauche et fus éjecté au sol. Toute la pièce fut emplie d’un brouillard dense et chaud, tandis que la machine s’essoufflait en vomissant ses dernières volutes de vapeur. En tentant de me relever je sentis alors la morsure de ma peau ébouillantée. Ma tenue de travail avait viré au rouge pivoine, juste entre le coude et le poignet. La peau devait être sûrement très atteinte pour voir cela arriver. Je hurlai de colère et de douleur. Dans tous les cas j’allais sûrement être recalé pour l’examen, impossible de guérir d’une telle brûlure aussi rapidement !

Je fus si choqué qu’on m’emmena à l’infirmerie sans que je m’en rende compte. J’étais pétrifié, marmonnant (d’après mes amis) des choses sans vraiment de suite, et surtout pleurant presque mon inévitable échec. Tant d’efforts pour rien ! C’était si stupide ! Ce n’est qu’une fois allongé dans la salle d’urgence pour attendre le médecin que je repris un peu mes esprits. La pièce était étroite et longue, elle comportait un lit que l’on pouvait isoler en l’entourant d’un rideau blanc, un bureau, une chaise et une armoire vitrée. Tout était blanc et la seule fenêtre derrière la chaise du bureau était occultée par des rideaux tout aussi blancs. J’entendis des pas, des discussions, puis un homme relativement âgé entra dans la pièce. Il était vêtu d’une blouse blanche avec un caducée surmontant un nuage fixé sur le cœur. Il me saisit lentement le bras, pratiqua une entaille avec des ciseaux puis découpa patiemment ma manche. Je serrai les dents en regardant ailleurs de peur de voir le désastre. Je déchiffrai alros son nom sur le côté droit : capitaine T.Honka. Avec d’infinies précautions il décolla la cotonnade et désinfecta patiemment la grande plaie qui formait comme une flaque rouge sang sur ma peau. Il me chuchota de serrer les dents plus fort, voire de mordre l’oreiller. J’obtempérai sans discuter et bien m’en pris : il appliqua un produit qui accentua la douleur au point que j’en perdis connaissance.

Lorsque je revins à moi le docteur était assis à côté de moi, ainsi que le colonel et Térésa. Tout trois discutaient et je feins de ne pas être éveillé.
Il a eu le cran de faire sauter la soupape, mais ça va lui coûter sa place, je le crains, commença Mardrek.
- Il peut travailler le bras bandé et réduire sa charge pratique s’il est capable de compenser par le théorique ! Rétorqua Térésa. Il a agi pour le bien de tous !
- Mais il a désobéi à un ordre direct Térésa, répondit-il sur un ton presque paternel. Honka, tu peux le remettre sur pieds en combien de temps ?
- Dès maintenant à partir du moment où il prend soin de sa blessure. Par chance c’est tout de même plus spectaculaire que grave. Si cela avait été au visage, il serait aveugle… ou mort.

Je fis alors l’effort de me redresser.
- Pas question d’arrêter, je suis arrivé là ce n’est pas pour abandonner ! Grognais-je entre les dents.
- Tu seras sanctionné pour ta désobéissance jeune homme, me lança le colonel sans montrer la moindre émotion.
- C’est injuste ! Protesta à nouveau Térésa.
- J’ai désobéi, répondis-je enfin, j’accepte. Je serai sanctionné mais je veux finir le cycle.
- Plus de permission ni de courrier jusqu’à la fin. Obligation d’être dans la chambrée après le repas. Corvée systématique d’entretien des sanitaires.
- Ca non colonel, impossible, il se souillerait la plaie, corrigea le docteur. Alors… je propose plutôt qu’il devra être le premier tous les matins à l’appel, sous peine d’être expulsé.
- Accordé ! Aspirant, faites le point avec le docteur et retournez immédiatement à votre quartier. Quand à vous troisième année Linotchi, nous avons à parler.

mardi 22 avril 2008

Episode 10

Wicca me sauta immédiatement au cou et me fit une accolade chaleureuse quoi qu’un peu rude. Sans même prêter attention à Térésa qui se tenait pourtant à deux pas elle se lança dans une batterie de questions sans même me laisser de temps de répondre : comment se passe la formation, est-ce que les cours sont intéressants, tu as compris les principes de base. Je fus littéralement inondé au point de chercher de l’aide auprès de mon accompagnatrice. Je réussis alors à la présenter en insistant sur le fait qu’elle était une bonne amie de cours. Grâce à elle, ajoutai-je avec un sourire un peu crispé j’avais appris énormément plus qu’avec mes livres. Aussi surprenant que cela puisse paraître Wicca ne sembla pas vexée ou jalouse en quoi que ce soit. Au contraire, elle partit dans une discussion technique avec Térésa et nous invita à partager un bol de bouillon dans un petit café de la galerie. Je soupirai discrètement en me disant qu’avoir ces deux tempéraments dans la même pièce c’était verser de l’eau glacée sur une poêle pleine d’huile bouillante.

Nous nous installâmes autour d’une table ronde sur des tabourets noirs et nous hélâmes le serveur. Celui-ci, étonnamment prompt et souple en regard de sa corpulence nous tendit des cartons listant les boissons chaudes et froides de l’établissement. Sans avoir eu le temps de réfléchir un seul instant Wicca commanda trois bouillons clairs avec une miche de pain jaune. Le serveur se retourna, prit le chemin du comptoir et disparut dans la cohue des gens accoudés au zinc lustré. Une fois libéré de cette présence je sentis l’ambiance se crisper légèrement. Somme toute Wicca et moi n’étions que de vagues connaissances bien que j’en gardais un excellent souvenir. D’ailleurs, comment oublier une telle entrée en scène ? Voir un prototype sans piston externe se vautrer lamentablement contre une façade ça n’a rien de commun ! Je remarquai aussi qu’elle avait raccourcie ses cheveux mais guère changée de tenue : une salopette de fibre grossière, un maillot à manches longues et une espèce de bandana noué comme une paysanne le ferait. Elle s’enquit alors de ma forme, de mes objectifs, chose à laquelle je répondis des banalités. Quoi dire de plus ? Elle savait pourtant que je voulais entrer à la STEAM, je lui avais déjà tout dit ou presque. Térésa se mit à son tour à deviser un peu avec la jeune femme et toutes deux se trouvèrent des terrains d’entente qui n’ont rien de féminin. Toutes les deux avaient des lectures en commun comme les magazines spécialisés ou le journal du vaporiste, hebdomadaire réputé chez tous les techniciens qui en comprennent le contenu. Bref, deux bonnes heures passèrent à tourner autour du sujet des études et de la vapeur sans vraiment s’en détacher totalement, à siroter un bouillon de volaille très clair accompagné d’un rude pain tenant plus de la brioche trop sèche que du pain moelleux sortant du four.
Soudain, Wicca eut un sourire et nous regarda tous les deux. Elle se mit à rire et nous demanda avec une désarmante franchise si nous étions ensemble. Térésa piqua du nez en rougissant tant que faire se peut et moi je choisis alors de regarder le plafond comme si je n’étais pas concerné. Elle en rit de plus belle et me chuchota à l’oreille qu’elle me taquinait. Spontanée, vivace comme une herbe folle, Wicca se leva, héla le serveur et le paya grassement. Elle nous salua et me convia à passer la voir un de ces jours, puis elle s’en alla à toute vitesse. Je fus sidéré. Elle avait disparue aussi vite qu’elle était apparue. Térésa me regarda, n’osa dire un mot et se leva. Je la suivis donc pour reprendre le chemin vers la STEAM. En chemin, elle me regarda plus d’une fois comme si elle souhaitait détailler mes expressions faciales. Quoi lui dire ? J’aimais bien Wicca tout comme je l’aimais bien aussi, difficile de faire un choix aussi déchirant, et surtout aussi délicat au pire moment de mes études. Je m’enhardis et lui dit alors qu’il serait prudent d’en parler une fois le concours passé, ce à quoi elle ne répondit que d’un accord de fond de gorge. A quoi pensait-elle donc à présent ? Elle avait tellement rougi !

Nous passâmes sous des arcades pour nous abriter de la pluie qui s’était intensifiée. Les éclairs frappaient quelque part au loin, le ruissellement rinçait le pavé. Elle s’arrêta. Je fus pris au dépourvu et fis quelques pas en trop avant que je comprenne. Je me retournai et la regarda avec intérêt. Elle ne bougeait pas, elle fixait le dallage brun de l’allée couverte. Je fis quelques pas pour lui parler, ce à quoi elle répondit juste d’un « Nous verrons après ton incorporation Barto. Allons-y ». Je me sentis alors misérable et bête. Qu’aurais-je dû faire ? Je me sentais bien en sa compagnie, mais là, j’étais perdu, totalement incapable de savoir comment ni quoi dire. En toute franchise c’était la première fois que je m’intéressai aux femmes. Jusqu’à présent j’avais toujours été un ami, un copain de jeu ou au plus un complice mais jamais plus. Ca ne s’était jamais présenté ou bien je l’évitais peut-être, allez savoir. De toute façon difficile de revenir en arrière et de décider quoi faire maintenant. J’avais peur de blesser l’une ou l’autre, d’autant plus que l’une comme l’autre avait ses qualités et son tempérament propre. Autant l’on peut comparer deux plantes, autant il est difficile de comparer la virulence d’un volcan et l’apaisement d’une forêt. Elles me faisaient songer à cela, à deux paysages splendides mais radicalement différents, aussi différents que la nature puisse faire deux jolies jeunes femmes.

En me laissant à la porte de la chambrée Térésa me déposa un baiser sur la joue, chose qu’elle n’avait jamais faite jusqu’à présent. Ensuite, elle dévala les escaliers avant que je puisse dire un mot. J’entrai dans la chambre, stupéfait et inquiet.