mardi 22 avril 2008

Episode 10

Wicca me sauta immédiatement au cou et me fit une accolade chaleureuse quoi qu’un peu rude. Sans même prêter attention à Térésa qui se tenait pourtant à deux pas elle se lança dans une batterie de questions sans même me laisser de temps de répondre : comment se passe la formation, est-ce que les cours sont intéressants, tu as compris les principes de base. Je fus littéralement inondé au point de chercher de l’aide auprès de mon accompagnatrice. Je réussis alors à la présenter en insistant sur le fait qu’elle était une bonne amie de cours. Grâce à elle, ajoutai-je avec un sourire un peu crispé j’avais appris énormément plus qu’avec mes livres. Aussi surprenant que cela puisse paraître Wicca ne sembla pas vexée ou jalouse en quoi que ce soit. Au contraire, elle partit dans une discussion technique avec Térésa et nous invita à partager un bol de bouillon dans un petit café de la galerie. Je soupirai discrètement en me disant qu’avoir ces deux tempéraments dans la même pièce c’était verser de l’eau glacée sur une poêle pleine d’huile bouillante.

Nous nous installâmes autour d’une table ronde sur des tabourets noirs et nous hélâmes le serveur. Celui-ci, étonnamment prompt et souple en regard de sa corpulence nous tendit des cartons listant les boissons chaudes et froides de l’établissement. Sans avoir eu le temps de réfléchir un seul instant Wicca commanda trois bouillons clairs avec une miche de pain jaune. Le serveur se retourna, prit le chemin du comptoir et disparut dans la cohue des gens accoudés au zinc lustré. Une fois libéré de cette présence je sentis l’ambiance se crisper légèrement. Somme toute Wicca et moi n’étions que de vagues connaissances bien que j’en gardais un excellent souvenir. D’ailleurs, comment oublier une telle entrée en scène ? Voir un prototype sans piston externe se vautrer lamentablement contre une façade ça n’a rien de commun ! Je remarquai aussi qu’elle avait raccourcie ses cheveux mais guère changée de tenue : une salopette de fibre grossière, un maillot à manches longues et une espèce de bandana noué comme une paysanne le ferait. Elle s’enquit alors de ma forme, de mes objectifs, chose à laquelle je répondis des banalités. Quoi dire de plus ? Elle savait pourtant que je voulais entrer à la STEAM, je lui avais déjà tout dit ou presque. Térésa se mit à son tour à deviser un peu avec la jeune femme et toutes deux se trouvèrent des terrains d’entente qui n’ont rien de féminin. Toutes les deux avaient des lectures en commun comme les magazines spécialisés ou le journal du vaporiste, hebdomadaire réputé chez tous les techniciens qui en comprennent le contenu. Bref, deux bonnes heures passèrent à tourner autour du sujet des études et de la vapeur sans vraiment s’en détacher totalement, à siroter un bouillon de volaille très clair accompagné d’un rude pain tenant plus de la brioche trop sèche que du pain moelleux sortant du four.
Soudain, Wicca eut un sourire et nous regarda tous les deux. Elle se mit à rire et nous demanda avec une désarmante franchise si nous étions ensemble. Térésa piqua du nez en rougissant tant que faire se peut et moi je choisis alors de regarder le plafond comme si je n’étais pas concerné. Elle en rit de plus belle et me chuchota à l’oreille qu’elle me taquinait. Spontanée, vivace comme une herbe folle, Wicca se leva, héla le serveur et le paya grassement. Elle nous salua et me convia à passer la voir un de ces jours, puis elle s’en alla à toute vitesse. Je fus sidéré. Elle avait disparue aussi vite qu’elle était apparue. Térésa me regarda, n’osa dire un mot et se leva. Je la suivis donc pour reprendre le chemin vers la STEAM. En chemin, elle me regarda plus d’une fois comme si elle souhaitait détailler mes expressions faciales. Quoi lui dire ? J’aimais bien Wicca tout comme je l’aimais bien aussi, difficile de faire un choix aussi déchirant, et surtout aussi délicat au pire moment de mes études. Je m’enhardis et lui dit alors qu’il serait prudent d’en parler une fois le concours passé, ce à quoi elle ne répondit que d’un accord de fond de gorge. A quoi pensait-elle donc à présent ? Elle avait tellement rougi !

Nous passâmes sous des arcades pour nous abriter de la pluie qui s’était intensifiée. Les éclairs frappaient quelque part au loin, le ruissellement rinçait le pavé. Elle s’arrêta. Je fus pris au dépourvu et fis quelques pas en trop avant que je comprenne. Je me retournai et la regarda avec intérêt. Elle ne bougeait pas, elle fixait le dallage brun de l’allée couverte. Je fis quelques pas pour lui parler, ce à quoi elle répondit juste d’un « Nous verrons après ton incorporation Barto. Allons-y ». Je me sentis alors misérable et bête. Qu’aurais-je dû faire ? Je me sentais bien en sa compagnie, mais là, j’étais perdu, totalement incapable de savoir comment ni quoi dire. En toute franchise c’était la première fois que je m’intéressai aux femmes. Jusqu’à présent j’avais toujours été un ami, un copain de jeu ou au plus un complice mais jamais plus. Ca ne s’était jamais présenté ou bien je l’évitais peut-être, allez savoir. De toute façon difficile de revenir en arrière et de décider quoi faire maintenant. J’avais peur de blesser l’une ou l’autre, d’autant plus que l’une comme l’autre avait ses qualités et son tempérament propre. Autant l’on peut comparer deux plantes, autant il est difficile de comparer la virulence d’un volcan et l’apaisement d’une forêt. Elles me faisaient songer à cela, à deux paysages splendides mais radicalement différents, aussi différents que la nature puisse faire deux jolies jeunes femmes.

En me laissant à la porte de la chambrée Térésa me déposa un baiser sur la joue, chose qu’elle n’avait jamais faite jusqu’à présent. Ensuite, elle dévala les escaliers avant que je puisse dire un mot. J’entrai dans la chambre, stupéfait et inquiet.

lundi 21 avril 2008

Episode 9

Le temps se mit à filer sans que je puisse m’en rendre compte. Chaque jour, chaque heure, chaque minute était consacrée à l’étude. Depuis les schémas où j’appris à me servir d’une planche à dessin jusqu’aux calculs complexes en tous genres, le répit ne fut pas notre lot quotidien. Je me refusais toute pause tant j’espérais pouvoir tenir le rythme. Pour tout dire, la majorité des aspirants passaient leurs jours de repos en ville et avaient la réputation peu honorable de s’enivrer et provoquer des bagarres. J’avais beau avoir fait la connaissance Wicca, je ne la revis pas pendant deux longs mois. La seule chose qui me parvint du monde extérieur fut un colis de mes parents contenant quelques victuailles ainsi qu’une lettre me parlant des voisins, de la grand-mère se maintenant très bien malgré son âge ainsi que de la mine qui semblait s’épuiser. La fatigue aidant, je m’assoupissais dès que je m’allongeais, et je n’étais pas seul. Certains pourtant semblaient avoir un véritable don, que bien entendu je ne possédais pas. Je ne compte plus le nombre de remontrances et de vexations que chacun eut à supporter pendant nos cours. Les mots blessent aussi bien que les balles sur le champ de bataille… Dire que j’avais cru ces mots vides de sens, j’en appris toute la rudesse pendant cette période.

Je me souviens aussi bien que si c’était hier la façon qu’Otto fut sanctionné après qu’il soit allé trop loin. Plus il nous brimait plus il semblait qu’un esprit de corps naissait entre nous. Toute la chambrée s’était organisée autour de la surveillance de ce type, et ce à tout moment du jour ou de la nuit. Bien sûr, de par son statut il trouva plus d’une crasse à faire, mais un jour nous trouvâmes un moyen aussi simple que cruel de le piéger. C’est une aspirante qui lança l’idée : « Pourquoi ne pas le faire prendre en flagrant délit quand il détruit vos travaux ? ». Cela semblait si simple que nous en rîmes bruyamment, mais après mûre réflexion ce fut notre stratégie. Tout d’abord il fallut trouver un professeur complice acceptant de nous aider. En soi ce ne fut pas si difficile que cela car Otto semblait avoir sa petite réputation, toutefois un officier se devait d’être discret et ne pas blâmer gratuitement un élève confirmé. Au surplus, ce n’était pas un mauvais étudiant… Mais la chance nous sourit quand la plus inattendue des aides nous parvint. Il nous fut signalé qu’une inspection générale devait avoir lieu le lendemain, et que les chambres se devaient d’être parfaites. Tout était là : réussir à provoquer Otto pour qu’il soit dans la chambre au mauvais moment… Ce qui fut finalement fait en le provoquant sévèrement concernant son autorité. Il fut si vexé qu’il s’empressa de monter et de « punir » à sa façon le courageux aspirant. Dommage qu’il fut pris sur le fait par un général de brigade. Il fut viré sur le champ et ne réapparut jamais à la faculté…

Tout cela semble si loin à présent, si futile, si idiot même ! Je me demande encore ce qui pouvait l’avoir rendu si aigri contre nous, mais une chose est sûre, c’est que jamais il nous pardonna ce qu’il considéra comme une trahison. Bref, il fallait avancer, et son poste fut pris par une autre élève de troisième année. Souriante, avenante et dévouée, Térésa montra un visage radicalement opposé à son prédécesseur. Bienveillante elle nous montra énormément d’astuces tant au niveau des leçons que de la façon de se comporter, comment bien saluer un gradé, comment faire le pli du pantalon que nul parmi nous n’avait réussi à mettre en place jusque-là. Elle n’avait rien d’une mère poule, au contraire elle savait aussi sanctionner fermement ceux qui avaient eu l’idée d’en profiter. Pour ma part je n’eus aucun regard sur elle, trop occupé que j’étais à lire ces pavés scolaires. Peu à peu, cette absence de « séduction » lui apparut probablement agréable car je fus son plus proche contact dans la section. A mon sens elle devait en avoir assez d’être sans cesse harcelée alors que le code intérieur interdisait toute relation entre élèves. Cela me convenait de toute façon fort bien, je n’avais aucune envie d’être expulsé pour une amourette !

La saison chaude était finie et la pluie commença à prendre le pas sur le soleil. Les jours raccourcissaient mais pas la densité des informations à assimiler. Térésa se pencha plus d’une fois sur mes devoirs et m’expliqua les erreurs grossières que j’y glissais. Inattentif ? Bête ? Aucune idée mais certaines choses n’entrèrent qu’à force de répétitions et de bachotage. J’eus plus d’une fois la sensation d’avoir la tête pleine de choses incompréhensibles mais que je me devais de savoir remettre sur le papier ou mettre en pratique. Elle m’apprit notamment les grilles de calculs pour les courbures de tuyauterie, chose absolument imbuvable pour un non initié comme moi. Enfin bon, il le fallait et sa compagnie me ravissait. D’aspirant à élève chef de rang nous passâmes à une relation amicale. Elle n’était pas plus âgée que moi, c’était moi qui avais traîné pour m’inscrire à la faculté. Elle sut me tirer des larmes de rire alors que je déprimais de fatigue, tout comme j’appris à la faire sourire en faisant le pitre. Ah, cette sensation d’apporter quelque chose à quelqu’un…
Ce matin là je m’étais décidé à rester allongé sur mon lit pour récupérer pendant les deux jours. Hors de question de travailler ou de faire quoi ce soit. De toute façon il pleuvait averse et je n’avais guère envie de revenir trempé au point d’en tomber malade. Elle entra dans la chambre, répondit au salut des autres aspirants présents et vint armée d’un parapluie m’inviter à faire un tour en ville. Je fus pris au dépourvu. En ville ? J’étais bien entendu fauché, aucune chance de lui offrir ne serait-ce qu’un petit repas. Il faut dire que j’avais eu la mauvaise idée de me mettre à fumer pour combattre le stresse, chose dont elle ne cessa jamais de me blâmer. Enfin bon, pour le coup il me restait de quoi lui payer une boisson chaude… qui sait, cela suffirait non ? Au pire je pouvais me priver du superflu (comme les cigarettes) pour la prochaine fois. C’est étrange, je me sentis enchanté de l’accompagner sous le parapluie noir.
En passant le portail le planton de service me fit un sourire entendu que je ne compris pas sur le moment. Quoi ? Oui elle est jolie avec ses yeux noisette, sa haute taille, ses hanches… Seigneur elle me plaisait ! Que dire ? Que faire ? J’admis rapidement que la savoir pendue à mon bras me rendait heureux, que passer du temps même penché sur un plan valait bien toutes les sorties entre copains… et là de voir sa nuque dévoilée sous son carré brun me fit tressaillir. Bon sang qu’il est dur d’admettre qu’on aime bien quelqu’un…

Nous marchâmes longuement sans nous rendre compte du temps ou des endroits. Parlant de tout et de rien, nous partageâmes nos rêves d’avenir, nos désirs d’être les meilleurs dans le domaine de la vapeur, d’apporter quelque chose de neuf à ce monde. J’appris qu’elle était orpheline et que son oncle l’avait prise sous son aile très jeune. Mécanicien aux chemins de fer nationaux et pas marié, il lui avait donné une éducation un peu garçonne mais très juste. C’est lui qui eut l’idée de l’inscrire à la STEAM. A ses yeux c’était la seule possibilité financière qu’il leur restait. De plus, Térésa avait cette joie de vivre et cette passion pour la technologie qu’il fut rapidement convaincu du bien fondé de ses choix. Elle me raconta ses débuts, son trimestre à faire comme moi, à vivre comme une autiste loin de tout contact. C’est par courrier qu’elle apprit le décès de l’oncle aimé. Un accident dans une terre éloignée, elle ne put en savoir plus étant donné qu’elle n’était pas sa fille légitime. Plutôt que de s’assombrir elle m’offrit de la suivre dans une galerie réputée pour abriter les meilleurs commerces de la ville. Ce fut un émerveillement : une grande véranda peinte de couleurs vives, une travée autour de laquelle s’organisaient les boutiques, des éclairages au gaz superbement décorés, et puis ces parfums se mêlant étrangement : épices, fleurs, pâtisseries, une pointe de thé très fort. Nous avançâmes dans la foule, piétinant lentement le marbre blanc du sol. Tout était si propre, si ordonné dans les vitrines ! Je n’avais plus vraiment vu de vêtements civils depuis deux mois et tout était comme un renouveau. Les robes étaient bouffantes aux jambes et cintrées à la taille, les costumes arboraient des rayures et quadrillages monochromes, et nous deux, habillés en bleu marine semblions nous être perdus dans un monde inconnu.

Je sentis une main se poser sur mon épaule. Je me retournai et vis alors Wicca….

vendredi 18 avril 2008

Episode 8

Le cours reprit sur la lecture d’un premier plan d’ensemble caractérisant la bête noire : longueur, largeur, hauteur, poids, empattement des essieux, épaisseur des zones carénées et enfin dimensions hors tout du moteur une fois déposé. Je ne me doutais absolument pas qu’une telle chose pouvait exister : douze tonnes, quatre mètres de long, deux et demi de large, deux mètres de hauteur, une cuve à vapeur de 350 litres. Tout était démesuré à mon échelle de débutant. Pourtant tous nous nous intéressâmes à la chose sans nous laisser démonter. Pas à pas nous identifiâmes les organes vitaux de cette machinerie, tels des étudiants en médecine effectuant la lecture d’une planche d’anatomie. Aussi surprenant que celui puisse paraître ceux qui furent les plus stupéfaits étaient justement ceux qui côtoyaient depuis toujours la technologie de la vapeur. En effet, ils furent les premiers soufflés par le fait que ce qu’ils connaissaient pouvaient être utilisés à d’autres fins qu’une filature ou la propulsion d’un navire. Pour eux, une machine à vapeur cela ne pouvait être que pacifique.
Lorsque enfin nous quittâmes le cours nous étions tous excités et épuisés à la fois. C’était fou, c’était aussi grandiose qu’étrange. A quoi bon enfoncer dans le crâne d’étudiants les plans d’un blindé si ce n’était pas pour qu’ils deviennent agents de son entretien ? D’après le professeur le modèle en question avait déjà été surclassé et que les derniers survivants de cette génération servaient de base de cours. Peut-être verrions nous des modèles plus récents, si toutefois nous passions avec succès la première épreuve. Encore une raison de plus de réussir me dis-je en engloutissant mon dîner.
Parlons des repas : le petit déjeuner était fait d’une boisson chaude au choix, d’un jus de fruit et d’une miche de pain complet. Charge à nous de digérer cette boule rugueuse et craquante pour tenir jusqu’au déjeuner. Les anciens et les officiers disposaient d’un complément sous la forme d’une tranche de jambon ou bien d’une margarine très odorante. On disait, tant par moquerie que par jalousie que ceux qui prenait la margarine auraient pu tout aussi bien se nourrir de graisse à roulements. Pour midi là par contre c’était un peu plus varié : trois légumes au choix, deux voire trois viandes, obligatoirement une soupe grasse et nourrissante et enfin un fruit ou un produit lacté comme dessert. Le soir, là c’était une tasse d’une boisson chaude aux choix et éventuellement des biscuits, quand les anciens et officiers n’avaient pas tout raflés. Avec le temps nous apprîmes comment réussir à en faire mettre de côté et ainsi savourer, nous aussi, des sablés durs comme du bois et fade au possible. C’était la seule chose de piètre qualité ici, mais la seule qui soit réconfortante après une journée de labeur.

Après les cours nous avions quartier libre sur le campus sans toutefois possibilité de sortir. Chacun pouvait choisir ses loisirs : un peu de sport dehors, des discussions dans un des nombreux mess prévus pour le repos, ou bien mieux encore étudier dans une salle d’étude ou dans sa chambre. Personnellement je choisis d’écrire à mes parents pour les prévenir. Je ne l’avais pas encore fait depuis mon arrivée…

Père, mère.

Bien arrivé à la capitale. Temps excellent, gens étranges et très énervés. Cela grouille et court dans tous les sens.

J’ai été accepté comme aspirant à la STEAM. Je suis nourri, logé et blanchi sur place. C’est confortable. Il y a énormément de travail, j’espère être reçu à la fin du trimestre.

J’essaierai d’avoir une permission pour venir vous voir.

Votre fils
Barto.

Je me gardai bien de dire tout ce que je ressentis à ce moment là vu que le courrier allait être lu par un étranger, et puis cela aurait servi à quoi de les inquiéter ? Moi-même je ne craignais pas particulièrement grand-chose, tout juste redoutais-je l’échec et donc d’être recalé. Faire tant d’efforts pour rien, cela aurait tenu de la bêtise la plus profonde. D’ailleurs dès le lendemain je fus étonné d’une tradition propre à la STEAM, du moins dans sa phase de première sélection. Chaque matin à l’appel nous eûmes droit à l’énoncé du nombre d’élèves exclus, du décompte de ceux qui démissionnaient, et ainsi finalement de ceux qui restent. Dès le deuxième matin j’entendis des résultats faisant froid dans le dos : dix renvois pour comportement inapproprié, dix-sept mises à pied pour une semaine. Sanction disciplinaire : corvées supplémentaires aux cours, soixante défections, dix malades présentés au médecin. « Vous êtes encore 703 à être aptes à suivre les cours. Bonne journée à la STEAM ». On ne pouvait guère faire plus explicite. On me chuchota à l’oreille que sur les 800 présents à la journée d’accueil guère plus de la moitié passait l’examen et qu’au surplus un bon nombre d’étudiants était recalé.

C’est fou quand j’y repense. Dès le premier jour je fus incorporé, en l’espace deux jours j’étais déjà un militaire à ma façon… et au bout de trois semaines j’avais déjà pour ainsi dire oublié la vie civile. La journée se rythmait à la cloche, mes nuits étaient courtes et mises à profit pour le repos, les jours sans cours je révisais. Tous nous étions ainsi, garçons et filles, tous convaincus que nous avions quelque chose à prouver autant à nous-mêmes qu’aux autres. C’était un honneur que d’avoir la médaille STEAM à la boutonnière et je la désirais aussi ardemment que les autres. Non en fait, je ne voulais plus que ça, c’était mon seul objectif.
Je fis la connaissance d’énormément de gens, aussi bien des aspirants que d’étudiants. Au départ, et vu les circonstances, je crus qu’aucun n’irait adresser la parole à un grade inférieure. Rien n’était plus faux : en effet, tous étaient également notés sur leur capacité à nous gérer et nous donner des ordres. De ce fait, difficile de ne pas faire connaissance ou de jouer les indifférents face à nous. De plus, ils avaient subi le même traitement à leur arrivée. Ca crée des liens, en quelque sorte. Pourtant je crois que je n’eus pas vraiment de chance concernant celui qui serait notre « sous-officier responsable ». C’était un troisième année, un grand gaillard un peu plus âgé que moi nommé Otto Borgward. Une pourriture, mais une vraie celle-là. C’était un vrai spécialiste pour passer sa frustration sur nous, car pour un troisième année gérer un aspirant c’était en général soit une marque de manque de confiance dans les capacités de commandement, soit une sanction. Jamais nous ne sûmes le fin mot de l’histoire, mais quoi qu’il en soit il nous en fit baver… moi en particulier. J’ignore pourquoi mais il m’eut dans le nez dès notre première rencontre. Rien n’était assez vicieux pour me piéger ou me mettre en colère : un petit sabotage bien senti de l’uniforme, des dégâts sur mes devoirs. Plus d’une fois je dus m’excuser auprès des professeurs, feignant d’être responsable de ces vacheries. Pouvais-je le dénoncer ? Bien sûr ! Et après, comment m’aurait-on traité ? En « donneuse », en cafteur trop lâche pour se gérer lui-même. Et puis, sale con ou pas les autres troisième année l’aurait soutenu sans hésitation. Je n’étais personne et eux étaient presque au bout du cycle. Je fis donc tout pour l’éviter pendant le premier mois, juste histoire qu’il m’oublie suffisamment pour avoir la paix. Ce ne fut bien entendu pas suffisant pour que je ne sois plus dans son collimateur…

jeudi 17 avril 2008

Episode 7

Dès le petit matin nous fûmes tirés de nos couchettes par les ordres donnés par les chefs de chambrées. Tous étaient des élèves plus âgés et donc plus gradés. Je ne compte plus le nombre de fois que j’entendis ces sempiternelles phrases à exécuter : « Debout ! En rang ! Habillez vous ! Ceinturon ! Casquette ! En avant en rang ! » Et ainsi de suite. J’étais déjà un automate, une mécanique prête à obéir sans rechigner. De toute façon j’avais l’esprit si embrumé par le manque de sommeil que je ne pus réagir que de manière très automatique. Je vis des élèves se saisir de leurs livres, ce qui fit tiquer le chef de chambrée qui hurla un « Pas de livre ! Vous les prendre plus tard ! Pour le moment en avant ! » .

Il ne faisait pas encore jour quand nous rejoignîmes la cour extérieure. En rangs, alignés et prêts à parti en formation. Des professeurs se placèrent devant nous et appelèrent leurs classes. Classe 1 : mécanique théorique. Classe 2 : Education physique… Quand ce fut notre tour nous fûmes orienté vers le cours de mécanique pratique. Nous suivîmes le professeur dans un silence tout monacal. Il n’était pas très grand, plutôt dégarni et un peu rond, mais il portait encore fort bien l’uniforme. Ses cheveux noirs semblaient avoir été plantés au hasard sur son crâne qui brillait un peu Colonel professeur Mardrek, expert en mécanique pratique, formateur en technologie de la vapeur, spécialiste des dispositifs de combustion et j’en passe. Une pointure dans le domaine. A lui seul il avait déjà déposé une trentaine de brevets que seul l’armée pouvait utiliser, et qui furent vendus à prix d’or à l’industrie civile. Comme quoi, au lieu de financer l’armée par les impôts la nôtre se finançait indirectement sur les civils sans qu’ils s’en rendent compte. Malin non ? Toujours est-il que nous prîmes le même chemin que lui pour aller pénétrer un bâtiment de haute taille situé à l’écart. Aussi bizarre que cela pouvait paraître, il tenait plus du hangar que de la salle de classe, notamment de par l’absence flagrante de fenêtre dans les bas étages. Tout en haut, juste sous les gouttières la bâtisse était cernée de hautes fenêtres sûrement suffisantes pour éclairer des pièces très hautes.
On nous fit tout d’abord pénétrer par une petite porte qui donnait sur un vestiaire. Les filles partirent d’un côté, les garçons de l’autre. On nous donna à chacun un jeton numéroté ainsi qu’un tablier de cuir puis nous passâmes au magasin : C’était une espèce de grand hall d’accueil grillagé derrière lequel se tenait les magasiniers et les étals de matériel. En passant au comptoir nous échangeâmes le jeton contre une caisse à outils, puis nous passâmes dans la salle de cours. En fait de salle l’entrepôt était coupé en quatre sections de taille équivalentes, chacune pouvant aisément recevoir un dirigeable tant en longueur qu’en hauteur. En plus de ces salles il y avait attenante à chacune d’elle une salle d’usinage ainsi que pour tous une grande pièce d’eau pour l’hygiène et un stock de pièces détachées. L’atelier d’usinage était à lui seul une merveille qui disposait du fleuron des machines outils : tours horizontaux, étaux limeurs, perceuses, fraiseuses, bref le rêve de tout mécanicien qui se respectait. Cernée d’établis avec en son centre une estrade munie d’un bureau et d’une forte table métallique, notre salle de formation était visiblement prévue pour recevoir non seulement des machines imposantes mais en plus était équipé pour parer à toute éventualité.

Notre professeur nous fit disposer des bancs afin que nous puissions l’écouter avec attention. Il monta les trois marches de l’estrade et dévoila une maquette cachée sous une toile : c’était un engin étrange (à l’époque) qui tenait tant du train que du bateau de guerre avec ce qui ressemblait à une tourelle. Il nous sourit et nous expliqua en termes simples et clairs que notre trimestre porterait sur la compréhension de ce véhicule et qu’il était indispensable d’en connaître le moindre rouage pour passer l’examen avec succès. La classe serait divisée en quatre groupes qui changeraient toutes les deux semaines de manière à ce que chacun puisse travailler avec tout le monde. A chaque fin de semaine nous allions être évalué sur la prise de connaissance de chacun des postes étudiés, puis finalement l’épreuve finale allait porter sur une manipulation mécanique ou une modification à apporter à l’existant. L’épreuve était prévue pour quatre heures d’étude de texte, puis quatre heures de pratique. D’après le colonel Mardrek nous n’avions pas intérêt à chômer car (je le cite) « Ce machin est déjà un poil périmé mais il est très complexe, mais fiable. N’espérez pas le mettre en défaut facilement ni croire qu’il est facile à cerner. Il y a de tout, depuis de la chaîne en passant par des cinématiques à bielles en passant par du moteur à vapeur. Tous ces aspects devront finir par être familiers pour que vous en parliez comme si c’était votre seconde nature. ».Je me le tins pour dit : il me fallait m’approprier cet engin, le connaître, le décortiquer pour qu’il me permette d’obtenir le sésame indispensable aux cinq années d’étude à la STEAM.

D’entrée de jeu il fit signe à un assistant d’ouvrir une immense porte représentant quasiment toute la façade de l’entrepôt. Nous écoutâmes avec étonnement le grognement des pignons actionnant la porte ainsi que le sifflement d’une pompe à vapeur. Les panneaux de tôle coulissèrent et nous vîmes alors apparaître le véhicule blindé. Il faisait un bruit terrible sur ses chenilles, il fumait à n’en plus finir, tant par sa chaudière que par ses soupapes de régulation. Intégralement peint en noir excepté un numéro peint en blanc sur le flanc, il vibrait et semblait respirer telle une bête féroce totalement enragée. Il écumait littéralement. Une fois la porte largement ouverte, le conducteur dont on n’apercevait que la tête dépassant à peine du bas châssis poussa des manivelles et l’engin s’avança dans un vacarme assourdissant. Ses roues en fer écrasaient les chenilles du même métal, et le tout rampait plus que cela ne roulait. Une fois grimpé sur la partie métallique de présentation, le conducteur arrêta le blindé en purgeant la vapeur contenue dans la chaudière. Nous sentîmes alors l’odeur âcre de graisse brûlée ainsi que celle de combustion d’un produit bizarre appelé pétrole.
Le professeur s’avança, le conducteur salua avec entrain puis s’éclipsa rapidement. Le colonel tâta alors la bête d’acier, caressa ses flancs comme un pâtre flattant ses moutons. Il nous sourit, ajusta ses lunettes en demi-lunes et commença une nouvelle explication sommaire : taille, poids, puissance, mode de propulsion, description des suspensions… nous n’avions pas pris notre nécessaire pour écrire, ce que fit remarquer un étudiant un peu plus courageux que les autres. Le professeur répondit alors qu’on nous remettrait dans un instant plans et caractéristiques de la bête, et que pour le moment il était nécessaire que nous en commencions la lecture attentive.

Nous passâmes ainsi la matinée à bûcher sans arrêt, sans lever la tête de cette notice épaisse comme un livre et détaillée à vous en faire perdre le sens de la mesure. Une fois la clochée sonnée nous partîmes déjeuner, toujours encadré par un élève plus vieux que nous. C’était bien entendu temporaire, le temps que nous prenions connaissance des locaux. Par la suite nous devions être autonomes et respecter l’horaire sous peine de sanction disciplinaire.
Le self était assez bon, quoi que purent en penser ceux nés à la ville. Pour ma part aucun restaurant de ma ville n’avait une telle diversité et encore moins une telle qualité de produits frais. Somme toute je constatai avec plaisir que la réputation de l’armée nourrissant bien ses troupes était tout à fait légitime. Nous discutâmes à bâtons rompus de cette mise en jambes : un tel trouvait le tout trop strict et militaire, un autre le projet de connaître cette machine trop ambitieux, une dernière ajoutant qu’on avait tous besoin les uns des autres pour réussir, ce en quoi elle avait totalement raison. Sans travail d’équipe… inutile de rêver jamais je n’aurais pu intégralement comprendre cette bestiole de fer peinte en noir.

mercredi 16 avril 2008

Episode 6

Des élèves de seconde année (ce que j’appris que par la suite à reconnaître), nous placèrent par section, classe et taille. A chaque tête de peloton ces élèves nous regardèrent et nous montrèrent les rudiments : le garde à vous, le repos et le salut. Ils nous firent répéter jusqu’à ce que la manœuvre fut suffisamment maîtrisée pour être présentable. Je remarquai alors la présence de jeunes filles qui, elles aussi, portaient l’uniforme réglementaire. Toutes étaient coiffées à l’identique, un strict carré au ras de la nuque. Certaines reniflaient et avaient les yeux rougis, elles pleuraient probablement la perte d’une longue natte ou de beaux cheveux. Pour la plupart en revanche, le regard semblait s’être affirmé suite à cette première épreuve. J’entendis un « garde à vous ! » auquel les talons répondirent d’un claquement sec, puis je vis sur une estrade plusieurs hommes nous observer avec attention. Celui qui me semblait le plus décoré s’avança, salua avec une rectitude toute militaire et lança un « repos » que nous exécutâmes avec soin. Il était de haute taille, la coupe identique à la nôtre à la différence de la blancheur de ses cheveux, svelte et sûrement en excellente condition physique. La chose qui me marqua le plus fut ce fut la façon dont ses muscles jouaient sous l’uniforme. Il tenait plus du félin que de l’ours tant il me parut souple et tendu.

Chers aspirants, je me présente, je suis le commandant Ternarber, directeur et responsable de la faculté STEAM. A partir d’aujourd’hui vous êtes tous sous ma responsabilité et par conséquent sous mes ordres. Le régime ici est très simple : tout soldat doit respect et obéissance à son supérieur, ce qui a pour conséquence qu’à chaque année réussie vous montez de grade. Vous serez soumis à un premier trimestre éliminatoire, c'est-à-dire que tout échec à ce test est exclu.
Vous serez nourris, blanchis et logés par la faculté. Trois repas par jour à heures fixes. Douche deux fois par semaine. La sonnerie dicte le rythme de la journée, écoutez la avec attention. Extinction des feus signalée par sonnerie, tout retard dans la chambrée devra être justifié auprès du personnel de garde. Tout manquement à ces règles pourra être sanctionné par une exclusion définitive. Permission de sortie de deux jours tous les quinze jours, possibilité d’autorisation exceptionnelle sur demande auprès de vos officiers de tutelle. Toute communication avec l’extérieur sera réglementée. La STEAM dispose d’un service courrier. Utilisez le, celui-ci est gratuit. Le courrier sera lu et si nécessaire censuré. Tout aspirant sera susceptible de s’expliquer sur le contenu des courriers écrits par ses soins.
Organisation de la semaine : cinq jours de cours, deux de repos. Les travaux seront planifiés par vos officiers, prenez en bonne note. Nous fournissons le matériel, inutile d’en acheter de supplémentaire. Les cours se répartissent entre trois catégories : théorie, pratique et activités physiques. Le test trimestriel portera sur les trois domaines à parts égales, donc ne négligez pas un seul point de votre formation. Les travaux théoriques se baseront sur des ouvrages que nous vous fournirons à la fin de cette présentation. Prenez en soin, toute dégradation vous sera facturée.
Pour finir, si vous respectez les règles, et que vous accédez à une note validant votre entrée vous obtiendrez cet écusson en argent : il représente le vaporiste et son art. L’engrenage et le nuage de vapeur. Vous les porterez en toute circonstance, et ils seront pour vous symbole de fierté et de fratrie. Chaque année réussie et validée par examen vous obtiendrez également un grade supplémentaire et une revalorisation de votre solde. Les aspirants ne sont pas payés, alors si vous avez besoin d’argent profitez dès votre première liberté pour contacter de la famille ou une banque. A la fin du cycle complet vous serez, ceux qui seront encore là, des vaporistes confirmés et diplômés. Vous devrez alors cinq années de service pour l’armée, ces années n’étant pas nécessairement consécutives. Votre expertise et vos compétences seront alors mises à contribution pour l’amélioration et le maintien d’une technologie de haut niveau dans notre pays.

C’est tout.

Il descendit de l’estrade et les deuxièmes années nous donnèrent l’ordre de rejoindre nos chambrées. Chaque bâtiment portait le numéro d’une unité correspondant à celle de notre matricule, ce qui m’évita plus d’une fois de me perdre. Nous entrâmes dans les dortoirs, exténués, stressés et terrifiés par ce qu’on venait de nous annoncer : un concours ! Moi qui avais crû qu’être aspirant faisait tout, j’en étais quitte d’une nouvelle et pénible déception. Il commençait à faire nuit et les lampes à gaz s’allumèrent au plafond. Chaque chambrée disposait de vingt lits au bout duquel se trouvait un petit pupitre et une chaise en bois. Dedans nous trouvâmes trois livres, un bloc de feuilles de papier et une boîte métallique contenant un stylo et une plume ainsi qu’un encrier. Je fus marqué à jamais par les titres de ces ouvrages : La vapeur, bonnes pratiques de conception ; Mécanique générale et dessin technique ; Mécanique des fluides premier niveau. Tous nous nous plongeâmes dans ces ouvrages et je constatai avec effroi que Wicca avait hélas totalement raison. Tout ceci me parut invraisemblablement complexe à lire, en particulier les schémas de systèmes hydrauliques. Qu’est ce qu’un flux laminaire ? Pourquoi la pression doit être contrôlée dans un condenseur ?

De l’entrée on nous ordonna de nous dévêtir et de nous préparer pour l’extinction des feux. Je posai mes brodequins au pied du lit, rangea mes vêtements dans un panier placé sous le lit puis m’allongea prestement. Quelques instants après nous entendîmes sonner trois fois une cloche, puis un sifflement cessa. La lumière au gaz s’éteint et nous fûmes plongés dans l’obscurité. Dormir ? Comment faire pour dormir après tant d’émotions ?! Je scrutai le plafond en appelant de mes vœux la fatigue quand je sentis une main se poser sur mon épaule. Je me retins pour ne pas crier et entendis un « chut » très discret. En me tournant je vis un des garçons avec qui j’étais au garde à vous dans la cour.
- Motermil Ramsham, tu peux m’appeler Mot’.
- Barto Röner. Enchanté. Fais gaffe il y a peut-être des rondes !
- Ne te fais pas de bile, mon frère a fait STEAM. Il dit qu’ils font ça pour nous foutre la trouille et qu’après le trimestre ça va un peu mieux.
- Tu viens d’où ? Demandais-je en chuchotant.
- Des côtes de l’ouest, un village de pêcheur appelé Kaermin.
- Moi de l’est, une petite ville, Hohneheim.
- Tu crois qu’on va réussir ?
- J’en sais rien, j’ai ouvert les livres. Ca a l’air très difficile.
- Et ça l’est ! On en parle demain tu veux ?
- A demain, dors bien !
- Toi aussi !

Ce fut ma première nuit, la plus terrible entre toutes là-bas. Terrorisé par cette vie d’ascète, effrayé par les cris de ceux qui regrettaient leur choix et tétanisé face à l’ampleur de la tâche, je ne pus m’empêcher de songer à mes parents qui devaient s’inquiéter pour moi. Je me devais de les prévenir que tout allait bien. Je le ferai le lendemain me dis-je en m’endormant.

Episode 5

Une fois le lourd portail passé, je choisis de suivre la foule circulant sous l’immense tour peu accueillante. Pas après pas je pus voir que non contente d’être orgueilleusement dressée comme un phare au milieu de la caserne, celle-ci avait à sa base un grand passage voûté suffisamment large pour que deux calèches puissent se croiser sans risque. A chaque extrémité de ce tunnel de briques attendaient des gardes armés d’un fusil, au garde à vous et observant droit devant eux. Protocole quand tu nous tiens… Leur uniforme était du même bleu foncé que celui des autres personnes présentes, mais les boutons dorés des vestes à col droit étaient gris acier, et pardessus la tenue réglementaire était enfilée une lourde capote de laine noire sans la moindre trace de fanfreluche. Tout dédié à l’efficacité, cet uniforme aurait tout aussi bien pu servir directement sur le champ de bataille. La seule chose qui montrait que ces hommes étaient là pour la parade était le cirage irréprochable de leurs brodequins et la blancheur de leurs guêtres. Nul doute qu’ils avaient des heures d’entretien ne serait-ce que pour accéder à ce poste. En passant dans l’ombre opportune de l’arche, je constatai que la STEAM était mixte. Ce fut une véritable surprise car même une fois à l’école supérieure garçons et filles étaient séparées. Ceci dit, les filles portaient les mêmes uniformes que les garçons, donc difficile de dire s’il s’agissait d’une décision contre la discrimination ou pour l’uniformisation…
C’est dans la gigantesque cour carrée que je fus vraiment saisi par la taille des bâtiments. Tout autour de ce grand volume dédié aux arbres et aux buissons fleuris un chemin de garde, comme dans les cloîtres, permettait aux gens de défiler sans venir couper l’espace vert central. Soutenus par de grosses colonnes droites sans fioritures, les plafonds et voûtes ne présentaient guère de décorations en dehors d’un rappel constant des devises de l’école : devoir, science, respect, obéissance. Tout un programme. Après un petit moment pris pour absorber la force des lieux, je repris mon chemin en marchant d’un bon pas sur le dallage de pierre. Mes talons ferrés claquaient avec vigueur tout comme les bottes que portait tout le monde. Cela m’évita de me faire immédiatement remarquer, quoi que je ne fus pas vraiment à ma place avec mes vêtements de civil. Je pris la droite de la cour et pénétra dans le bâtiment par une haute double porte en bois massif grande ouverte sur un hall digne d’une gare. En son centre trônait un long comptoir derrière lequel travaillaient une bonne dizaine de personnes. On entendait clairement le murmure des gens et plus indistinctement le grattement de la plume d’acier sur le papier des documents. Je me plaçai dans la queue quand on m’invita à rejoindre un poste s’ouvrant à l’instant. Tout heureux de ne pas avoir à attendre plus longtemps, je rejoins alors un homme d’une quarantaine d’années qui se saisit de mes documents, me dévisagea et me tendit un formulaire ainsi qu’un appareil étrange. « Tu n’as jamais vu un stylo je suppose » lança-t-il en souriant. Je fis signe de la tête que non, et il me montra que cette invention permettait d’écrire sans plume et qu’il était plus aisé avec cet engin miraculeux de remplir les dossiers qu’avec quoi que ce soit. Il me montra des pupitres puis invita la personne suivante à s’approcher.

Maudites administrations ! Je dus me résoudre à rappeler les noms de mes parents, des informations dont je ne voyais pas l’utilité sur ma religion ou mes anciens emplois, un certain nombre de détails sur comment j’avais connu la STEAM… enfin toute ma vie résumée sur deux feuillets à recopier deux fois. Je pris quelques minutes à réfléchir et me gratter la nuque pour tenter de me souvenir du nom de jeune fille de ma grand-mère, ainsi que le nombre de frères et sœurs de mes parents. Je n’ai jamais connu mes oncles et tantes, ceux-ci ayant pour la plupart émigrés l’étranger. Cependant, après une bonne demie heure de travail, je pus enfin remettre les documents au même comptoir. Le soldat lut en diagonale mes informations, et avant même que je pus dire quoi que ce soit me désigna un numéro de bureau et un numéro d’étage où je devais me présenter. Pas de rendez-vous chez le recteur ? Il rit de mon incrédulité puis me signifia qu’il était urgent que j’y aille.
Tout était fonctionnel : portes sans décoration, pas de tableaux ou presque, peu d’indications autres que celles nécessaires, plus j’avançais plus je constatais que c’était bien d’une caserne et non d’une école qu’il s’agissait. L’escalier témoignait à lui seul de ce soin apporté à ne pas être distrayant : gris, uniforme, parfaitement taillé, avec pour seule rampe un tube peint en noir et comme garde fou une balustrade aussi sommaire que la rampe. Une fois arrivé au deuxième étage, je pus constater que les bâtiments étaient aussi carrés que leurs architectes : cour carrée, chemin de garde carré, couloirs suivant le chemin d’un carré… je remontai donc ce nouveau quadrilatère pour arriver au bureau 37. Je frappai à la porte et l’on m’invita à entrer. Là, une femme d’environ quarante ans m’invita à m’asseoir sur un tabouret posé face à son bureau. Sans mot dire elle lut mes documents, agrémenta de quelques « hum, hum » sa lecture, se leva et me serra à la main. « Bienvenue à la STEAM jeune homme. Passez cette porte pour prendre votre paquetage et suivez les ordres des aspirants qui se trouveront à chaque étape ». Avant d’avoir eu le temps de signer quelque engagement que ce soit ou de discuter elle me poussa avec entrain dans la pièce suivante. Quelle folie ! C’était un long couloir très large qui répartissait de part et d’autre des postes pour récupérer un uniforme et quelques objets supplémentaires. Je vis une colonne d’environ quinze civils comme moi qui faisaient le même trajet, allant de gauche à droite pour se saisir d’une nouvelle pièce de leur nouvelle vie. Tout au bout un homme de haute taille, visiblement un officier tonnait des ordres fermes et définitifs : « le silence est exigé, ne parlez que si vous y êtes invité. Répondez clairement par oui, non ou bien un numéro. Prenez chaque pièce et rangez la dans le sac que vous prenez à l’entrée ». Que faire ? Refuser ? C’était déjà trop tard pour reculer…

Une fois mon attirail pris, je refis le point : un uniforme, des brodequins à ma pointure, une capote, une casquette, deux chemises, trois sous pulls, deux paires de chaussettes, trois caleçons dont un long, un grand sac à dos en cuir noir et un ceinturon garni de trousses diverses. A quoi aillais-je ressembler ? A rien me dis-je quand je passai au bout du couloir. Là deux panneaux m’indiquèrent un autre changement : douche et coiffeur. Coiffeur ? Mes cheveux noirs étaient relativement longs et je me voyais déjà tondu comme un œuf…. Je pénétrai comme les autres dans le local, on me fit m’asseoir, on plaça sur mes épaules un grand morceau de toile cirée puis une tondeuse à main vint hacher ma tignasse. En quelques instants j’eus la coupe réglementaire de neuf millimètres, puis je fus envoyé dans la douche. A poil me hurla-t-on depuis une pièce attenante. Je m’exécutai et passa mon corps sous les jets d’eau très chaude sentant le désinfectant. En ressortant on ne me remit qu’une grande serviette et mon bardas. Voilà, c’en était fini de Barto Röner, j’étais le nouvel aspirant de première année Rôner, matricule 15-493-11. Année 15, élève de la 493ème brigade de la classe 11. Tout un programme… Je suivis les autres sous les ordres d’autres étudiants qui eux avaient une barrette cousue sur l’épaule. « Deuxième année, ne les emmerde pas, fais ce qu’ils disent » me chuchota un autre arrivant. On se revoit dans les piaules ! »
On nous fit descendre d’autres escaliers pour rejoindre une grande cour à l’arrière des bâtiments, puis mis en ligne comme pour un défilé. Tout du long j’entendis les imprécations nous intimant l’ordre d’accélérer le pas, ce que je fis de crainte d’être sanctionné dès le premier jour. Quelle ambiance ! De quoi vouloir repartir avant même d’avoir commencé !

Episode 4

Au bout d’un certain moment Wicca se tourna vers moi et me tança avec une pointe de regret. D’après elle il était impossible de ne pas comprendre ce qu’elle venait de décrire : dépression sur les parois, distributeurs quatre voies, évaporateur à portée rectifiée et j’en passe. Je dus lui rappeler que je venais d’une toute petite ville où la plus moderne des machines servait au transport du minerai de fer et qu’elle était plus vieille que moi. De toute façon, par chez moi il n’y avait que rarement de bonnes informations et de bons livres, tout au plus quelques commerçants daignaient apporter d’anciennes éditions qui m’avaient permis de me former. Sans se formaliser plus que cela, elle se saisit d’une pile de journaux qu’elle me tendit en souriant. C’est alors que je prenais l’épaisse couche de papier que je pus enfin détailler son visage : d’une forme étrange, il hésitait entre le ovale d’une belle jeune femme et le carré au niveau de la mâchoire, et ses yeux surmontés de sourcils un rien broussailleux reflétaient sa parenté avec l’homme qui vint nous rejoindre. Les pupilles grises perdues au milieu de la crasse qui couvrait sa peau brune semblaient me défier constamment, avec cet éclat qui n’existe que chez les gens dont la souplesse d’esprit s’accompagne d’une espièglerie de tous les instants. Lorsqu’elle défit enfin le chiffon qui recouvrait encore ses cheveux, ceux-ci apparurent de leur improbable vert de gris. Pour un peu, j’aurais presque cru qu’elle s’était mise la tête dans une cuvette de cuivre oxydée. Remarquant ma surprise, elle éclata de rire et me jaugea concernant mon ignorance. Son père était un « bien né », un homme dont la famille vivait en ville depuis des siècles tandis que sa mère était une fille d’une tribu du grand nord, les Bankedas, ou quelque chose approchant.
Son père fit chauffer pendant ce temps un thé dont l’odeur âcre et subtile à la fois envahit rapidement la pièce, puis me tendit une tasse grossièrement faite d’une conserve découpée et d’un bout de tuyau rapporté. Quitte à être mécano autant consommer le thé dans ce genre de bizarreries me dis-je en sirotant la chose. Le goût hésitait entre la limaille de fer et l’écorce d’oranger, et la couleur me fit songer à un bidon d’huile de ricin. Allez savoir pourquoi, j’appréciai immédiatement le breuvage et le félicita pour celui-ci. Il éclata d’un rire tonitruant. D’après lui, il était normal d’aimer ce genre de choses car c’était la seule chose que l’on pouvait se permettre dans un atelier. Une fois ce point accompagné d’un rire généralisé, il se dévêtit et je pus enfin voir qui se cachait sous l’épaisse combinaison sale : pas très grand mais trapu, un peu d’embonpoint, ses cheveux noirs tranchaient terriblement avec ceux de sa fille. Son nez écrasé comme celui d’un boxer et son sourire édenté le faisaient ressembler à un chien de mauvaise humeur alors que ses prunelles vertes contrastaient au point de lui donner une mine amusée d’enfant devenu adulte trop tôt. Une fois l’ensemble des couches de vêtements ôtés et simplement habillé d’un caleçon long et d’un maillot sans manche, il m’apparut encore plus musclé et velu. Il me regarda fixement avec énormément de sérieux.

- Tu ne te rends pas compte de ce que représente réellement la faculté STEAM gamin. C’est la pire chose qui puisse arriver à un vaporiste. Elle fera de toi un larbin en uniforme et t’enlèvera toute passion.
- Mais je veux apprendre ! Je veux devenir quelqu’un ! Répondis-je en criant. J’ai besoin de ce diplôme.
- Ola, ola gamin, reprit-il avec calme. Tu n’es pas obligé de faire STEAM pour être quelqu’un, et encore moins de choisir l’esclavage pour apprendre à être un mécano. Ecoute, il y a plein de facultés qui forment les jeunes comme toi…
- … Hors de question ! Coupais-je avec orgueil. J’ai choisi, je ferai STEAM !
- Très bien, alors quitte cette maison sur le champ, je ne veux rien avoir à faire avec un toutou des militaires.
- Fort bien monsieur ! Merci pour le thé, merci pour cette discussion. Je vous salue !

Je m’empressai de quitter l’atelier et de rejoindre le trolley quand Wicca m’attrapa par le bras. Elle m’accompagna à ma station et resta silencieuse tout le long du chemin. Arrivés au panonceau elle ne put s’empêcher de soupirer tout en observant les volutes de fumée sortant des hautes cheminées plantées ça et là dans le quartier. Je me tins silencieux moi aussi, vexé d’avoir été si brutalement remis en question par un étranger, et qui plus est concernant mes seuls espoirs. Cela commençait fort : mer perdre, atterrir dans une maison de fous et me faire virer sans autre forme de procès, il y a de quoi douter de mes convictions ! Lentement, elle tendit sa main vers le ciel et murmura pour elle-même qu’un jour, elle aussi volerait dans le ciel. Encore un rêve de mécanicien, un de ces grands rêves qu’on ne pouvait envisager qu’en ballon ou bien en dirigeable. Elle, ce qu’elle voulait, c’était une machine volante, un miracle de la technologie permettant à l’homme de rejoindre les oiseaux. Je ne pus m’empêcher de sourire et pris le parti de ne pas commenter. Cela me suffisait déjà de m’être mis à dos le père, pas question d’en faire autant avec la fille… et puis au demeurant je la trouvais aussi repoussante qu’attirante de par son allure agréable que de par son tempérament de garçon manqué.

Le trolley s’arrêta dans un sifflement appuyé, et je montai en la saluant. Elle me fit promettre de revenir la voir malgré la colère de son père qui, de toute façon était d’après elle un lunatique incurable. Après tout des amis dans une ville comme celle-ci, ça ne saurait se refuser me dis-je en m’accrochant à une lanière de cuir pour ne pas trébucher au démarrage. La cloche tinta, un nuage de vapeur envahit le trottoir, puis nous prîmes une grande artère longeant un canal au cœur de la ville.
C’est étrange comme les grandes cités peuvent être faites de choses si différentes. Après les fastes des quartiers riches, le mouvement d’un quartier populaire, je traversai toute une zone habitée par les résidents de troisième catégorie. Entre misère et saleté, les habitations étaient repoussantes, toutes souillées par la suie des usines et un pavé grossier pour toute route. Les cahots de la route semblaient même affecter les voies du trolley tant nous étions secoués. Les demeures étaient faites en brique rouge, la même qui avait servie à bâtir les ateliers, sauf qu’en guise de fenêtres il y avait de grands cadres en bois dénué de verre et des volets sombres pour fermer en cas de pluie. Pas une plante, pas un arbre, tout était désespérément triste et glauque. Sur le pas des entrées on pouvait dénombrer les familles, les pères ivres et les mères solitaires. Souvent en haillons ou en vêtements rapiécés, tous m’apparaissaient comme affreusement pauvres. Je doute qu’il y eut jamais un ramassage des ordures tant les monceaux d’immondices étaient hauts et puants. Croiser le regard d’un enfant barbouillé de boue au regard fatigué me fit frissonner tant il semblait porter à lui seul la croix de sa naissance. Je tournai alors le regard, hésitant entre abattement et colère intérieure. Ce n’était pas juste, pas équitable que la faim soit présente ici, au centre même de l’état… ah les espoirs de la jeunesse…

Tout à coup m’apparut le bâtiment le plus gigantesque que j’avais jamais vu, un immeuble d’une telle longueur qu’on aurait pu y loger toute ma ville. D’une blancheur immaculée et aux hautes baies vitrées, il défiait l’avenue qui s’était à nouveau parée d’un goudron parfaitement lisse. Une fois la stupeur passée je constatait alors qu’il ne s’agissait là que de dortoirs ou de ce qui pouvait s’y apparenter. Nous débouchâmes sur une grande cour carrée autour de laquelle s’agençait une tour immense marquée de gigantesques lettres rouge « STEAM », à son sommet du blason des vaporistes, et de chaque côté d’elle de longs alignements de bâtiments faisant songer à une caserne. Chacun de ces immeubles avait à son sommet un grand dôme vitré à la carcasse de fer forgé surmonté du drapeau national. Je descendis et observa un peu le mouvement : des dizaines, peut-être même des centaines d’étudiants en uniforme bleu marine arpentaient les lieux, saluant en claquant des talons leurs supérieurs en âge qui étaient sûrement professeurs ou officiers. Je m’avançai alors et toquai à la guérite du gardien. Celui-ci me salua sans excès de forme, se saisit de mes papiers et m’invita à suivre un réseau de flèches qui devait m’amener au centre administratif. Je devais donc pénétrer droit sous la grande tour, passer celle-ci, traverser une nouvelle cour intérieure, aller à droite, puis finalement demander au comptoir des admissions une entrevue avec le recteur.